Chapitre 1 : Le tatouage

– Mais quel jour on est ?

Je me réveille en sursaut du canapé. Une fine lame de soleil me brulant la paupière m’a fait émerger brutalement. Je suis happée par un mal de tête. La main que je porte sur mon front ne me soulage pas.

– Oh la la, mais qu’est-ce qui a bien pu se passer hier soir ? Pourquoi suis-je dans mon canapé ? Qui m’a… déshabillée ?

D’hier, je ne me rappelle que des messages sur Whatsapp, mon groupe de copines, le resto italien dans le douzième et la soirée au bar jusqu’à trois heures du matin. Alma, Jeanne, Gabrielle et moi sommes ensuite parties à pied et sobres, enfin je crois.  Je me rappelle de l’ambiance survoltée et des quelques cocktails au rhum que j’ai bu. Je n’ai jamais été soule de ma vie et je ne l’étais pas hier soir. J’en suis persuadée. Je me redresse et cherche mon portable dans la couverture. Et c’est là que j’aperçois – oh misère –  un tatouage ! Sur mon avant bras droit, un peu avant le pli du coude. Ma respiration se bloque. La main devant ma bouche ne sert à rien, mon propre cri fait siffler mes oreilles, puis les larmes coulent.

– Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que j’ai fait ? 

J’essaie frénétiquement d’effacer ce tatouage avec ma main gauche. Mais il est encore là. Je prend un coin de la couverture et rebelotte. Je frotte. Il est toujours là. Ma peau a rougi, un peu d’encre a suinté et est venu se coller au tissu mais le tatouage, lui, est encore bien en place. Il est écrit :« Weather the storm » en arc de cercle avec en dessous une main qui tient un éclair.  J’en tombe du canapé. J’arrive à retrouver mon portable fiché entre les coussins.

Il faut que quelqu’un me dise ce qui s’est passé. J’appelle Jeanne et tombe sur sa messagerie. J’appelle Gabrielle. Elle ne décroche pas. J’appelle Alma, même histoire. Est-ce qu’il leur est aussi arrivé quelque chose ? La panique s’empare de moi. Je commence à tourner en rond dans mon salon. Je suis toujours en sous-vêtements. L’angoisse envahit tout mon abdomen et se propage dans mes poumons. Ma respiration n’est plus qu’une musique saccadée. Mon sang tel une mer déchainée frappe mes tempes. Je tourne presque de l’œil lorsque le téléphone sonne. C’est Gabrielle qui me rappelle.

-Ben alors poulette ? On ne t’a pas vue à la réunion avec la cheffe. On s’est dit que tu avais attrapé froid en rentrant ! 

-Comment ça froid ?

-Tu ne te rappelles pas ? On est toutes parties dans nos Uber et toi tu attendais toujours le tien…

– Gabi, on m’a kidnappée ou j‘en sais rien. Droguée je crois. J’ai un gros tatouage sur le bras. Je ne me rappelle de rien… 

« Il n’a pas l’air très inquiet. Il me fait comprendre qu’il n’a pas de motif pour prendre ma plainte. »

La fin de ma phrase meurt dans un sanglot.

– Quoi ? Kidnappée ? Non mais t’es sérieuse ? C’est pas une blague ? Il faut que tu ailles au commissariat… J’essaie de joindre Alma ou Jeanne et je te rappelle. Mais toi, va tout de suite au commissariat. OK ? 

J’acquiesce et je m’habille avec les vêtements de la veille qui ont été pliés et posés sur une chaise de la salle à manger. C’est sûr, la ou les personnes sont montées jusque dans mon appartement et ont fait ça. J’ai bien connu des lendemains de soirée avec des maux de têtes à me fendre le crane, mais jamais je n’aurait plié mes vêtements sur une chaise. Je les aurais plutôt jetés au sol ou même je me serais endormie avec. Je claque la porte, dévale les escaliers et descend au garage pour prendre ma voiture.

J’essaie de garder mon calme en dépit de l’angoisse en me rendant au commissariat. Arrivée là-bas, j’essaie d’expliquer mon problème au policier qui me reçoit. Il n’a pas l’air très inquiet. Il me fait comprendre qu’il n’a pas de motif pour prendre ma plainte. Rien n’indique que j’ai été agressée et des vêtements pliés sur une chaise ne sont pas des signes d’effraction. Je repars encore plus hébétée qu’à mon arrivée.

« Honte que visiblement tout ceci soi la faute de ma désinvolture. C’est la mort dans l’âme que je reprends ma voiture pour rentrer. »

Je porte en plus sur mes épaule la honte. Honte d’avoir perdu le contrôle au point de ne pas me rappeler de toute une nuit. Honte que visiblement tout ceci soi la faute de ma désinvolture. C’est la mort dans l’âme que je reprends ma voiture pour rentrer. J’en informe les filles par une note vocale. Et puis je ne cesse de regarder ce dessin sur mon bras. Pourquoi est-il là ? Ni le texte, ni l’image ne me parlent. Tout cela ne veut rien dire pour moi. Je soupire, je pleure, puis soupire encore. J’ai mal à la tête, les bruits de la ville m’agressent. Les gyrophares et les klaxons font bourdonner mes oreilles et me fendent le crane.

Je retrouve un peu de paix en arrivant chez moi. Par reflexe, je m’arrête à la boite aux lettres. Je ramasse le tas qui s’y trouve puis je monte les trois étages  Mes pas sont lourds, je ne regarde que le sol. Les motifs du tapis d’escalier défilent sous mes yeux. Mes jambes pèsent lourds et chaque pas est une épreuve. Une fois à la maison, je lâche négligemment mon courrier sur la table. Je suis happée par le vide et je ne me rend pas compte que je suis en train de fixer ce monticule de papiers. Soudain, des feuilles lignées, comme arrachées d’un cahier, attirent mon attention et me sortent de ma torpeur. J’écarte les enveloppes et je prends ce qui semble être une lettre manuscrite que l’expéditeur n’a pas jugé bon de glisser dans une enveloppe. Je lis. Une page, puis deux, puis trois. L’écriture à l’encre bleue est à peine déchiffrable. J’ai sous les yeux le déroulé de ma nuit. Je n’étais effectivement pas seule. Tout m’est expliqué.

« Ensuite, il avait sombré dans la drogue et l’alcool ce qui a eu pour conséquence de lui faire perdre sa boite. »

Le nombre de jours qu’il m’a suivie, épiée, analysée. Son plan : la drogue dans la seringue, le dosage précis pour me rendre « juste assez » docile. Où nous sommes allés, ce que nous avons fait, et surtout pourquoi. Pourquoi il a voulu passer sa dernière soirée avec moi. Pourquoi quand je serai en train de lire cette lettre lui sera mort. « Demain, tu entendras des sirènes, ce sera pour moi. Je l’espère trop tard.» Pourquoi ce tatouage : « affronter la tempête », parce que « moi je n’ai pas pu » écrit-il. Il finit sa lettre en me parlant du cadeau qu’il m’a fait et qui me mettra à l’abri toute ma vie : un virement de cinq cent mille d’euros d’ores et déjà. Puis ensuite, une fois que sa succession sera réglée, tout ce dont il a hérité de ses parents.

Il avait perdu ses deux parents dans un accident quelques mois plus tôt. Ensuite, il avait sombré dans la drogue et l’alcool ce qui a eu pour conséquence de lui faire perdre sa boite. Le projet qu’il avait nourri pour montrer à son père à que lui aussi pouvait bâtir un empire s’était écroulé comme un château de carte. C’est là que je me connecte à son histoire. Ce jour-là en rentrant dans sa rame de métro, j’étais la seule à l’avoir regardé et lui avoir souri.

« Et s’il me fait juste croire ça pour que je ne le cherche pas histoire que son petit cul ne finisse pas en prison.»

Je ne réalise pas vraiment. Donc quelqu’un, enfin ce… William. M’a suivie, épiée, droguée, emmenée contre ma volonté dans un salon de tatouage et m’a ramenée chez moi comme si de rien n’était. Tout en sachant pertinemment qu’il ne voudrait pas vivre. C’est tordu. Il n’a même pas voulu me rencontrer, ni essayé de me parler. J’ai donc maintenant un tatouage et le souvenir d’un type mort. Et s’il ne l’était pas ? S’il n’était pas allé jusqu’au bout de son plan ? Peut-être qu’en ce moment même il est sur un lit d’hôpital ? Peut-être qu’il est mort mais que son corps n’a pas encore été retrouvé ?

Et s’il me fait juste croire ça pour que je ne le cherche pas histoire que son petit cul ne finisse pas en prison. Je veux savoir, parce que s’il respire encore, il est hors de question qu’il s’en sorte. Je vais peut-être lui extorquer des aveux et la police n’aura pas d’autre solution que de me croire cette fois. Je me fiche pas mal de son argent. Il m’a suivie, il m’a droguée, il m’a fait tatouer je ne sais où sans mon consentement et posée comme une fleur sur mon canapé après m’avoir déshabillée. Est-ce que je devrais oublier tout ça en me disant que maintenant je suis presque riche. J’ai l’impression qu’il se donne le beau rôle mais qu’en quelque part, c’est un type dérangé.

Mes spéculations vont devoir attendre car mon portable sonne. Sur l’écran, le prénom de Gabrielle s’affiche. J’hésite à répondre car mon monologue intérieur m’a échauffé l’esprit.

« Quand j’ai raconté ça à Alma et Jeanne elles ont cru que je leur faisais une blague. »

– Allo ? Kira ?

– Je suis là.

– Ca va ?

– Non. Ca ne peut pas aller bien là tu vois.

– J’arrive toujours pas à croire à cette histoire de fou ! Quand j’ai raconté ça à Alma et Jeanne elles ont cru que je leur faisais une blague. Ce n’est pas une blague que tu nous fais, hein ?

– J’oserais pas vous faire ce genre de blague ! J’ai un putain, de tatouage sur le bras Gabrielle ! dis-je en perdant patience.

Si même mes amies ne me croient pas, alors c’est sûr ce policier n’allait pas me croire non plus ! Pendant que je prononçais ses mots, je fixais mon avant bras. Le bougeant de gauche à droite et inversement pour voir ma peau encrée sous toutes les coutures.

– Tu as été au commissariat ?

– Oui, oui… mais ça ne s’est pas passé comme je voulais. Le type n’a pas voulu prendre ma plainte. Il m’a regardée comme si j’étais une folle, ou une junkie, ou peut-être les deux. J’ai préféré partir. Pas d’agression, pas d’effraction, pas de vol bla bla bla… Voilà ce qu’il m’a dit.

-Mais c’est dingue ça ! Tu veux qu’on y retourne dans l’après-midi. Je suis sûre que les filles seraient d’accord !

– Non, laissez tomber. Il faut que je me remette de ce qui s’est passé. Je me sens comme abusée…

– Tu ne dois pas rester seule Kira ! Au moins laisse nous ramener de quoi grignoter et passer la soirée avec toi.

Je sais qu’elles ont raison. Je sais qu’il n’est pas raisonnable de rester seule dans cet état, surtout pas après ce qui s’est passé. Je sens qu’au fond de moi cette histoire ne m’a pas laissée intacte. Je me sens perdue et de nouveau les larmes montent à mes yeux puis coulent sur mes joues.

– Vous avez raison. C’est pas une bonne idée de rester seule.

– Tu te poses, tu te détends et nous on passera à sept heures et demi, max huit heures. Ok ?

– Ok. Je vous attends les filles. A tout’

« Contrairement à ce que j‘aurais fait d’habitude, je décide d’ignorer le chaos ambiant pour me concentrer sur cette lettre.»

Je termine cette conversation et me rend compte que j’ai deux messages. Ce sont Jeanne et Alma. Elles sont toutes les deux très inquiètes et pour cause. Cette histoire rocambolesque est à peine croyable. Elles m’assurent de leur soutien. Seules mes amies proches sont pour l’heure au courant et il faut que cela reste ainsi. Pas question d’alarmer mes parents. En tout cas, pas pour le moment. Ils ne comprendraient pas. D’ailleurs, ils ne comprennent pas grand-chose à ma vie. Ils sont capables de me dire que tout ça m’est arrivé parce que j’habite « une grande ville » et qu’ils m’avaient prévenue. Revenir à la campagne auprès d’eux eu été un choix plus sûr. Pour l’instant, je souhaite me passer de ce manque de compassion. Je n’ai pas l’énergie de me défendre.

Un rapide coup d’œil au salon me donne l’impression d’une pièce dérangée. Contrairement à ce que j‘aurais fait d’habitude, je décide d’ignorer le chaos ambiant pour me concentrer sur cette lettre. Je la relis. J’ai l’impression que je pourrais y voir quelque chose de différent. Une information que j’aurais raté. Ce papier me connecte à William. C’est son écriture. Il a touché ces feuilles et j’ai l’impression de me lier à lui quand je les ai dans les mains. Dans ma quête d’en savoir plus, je les rapproche de mon nez. J’hume mais il n’y a qu’une odeur de vieux bloc note ou peut-être est-ce simplement l’humidité de la boite aux lettres. Un riche qui écrit sur des bouts de papiers négligemment déchirés. C’est bizarre.

« Ce sentiment que je ressens, c’est de la peur. La peur de devoir vivre ainsi pour le restant de mes jours si je ne pars pas à la recherche d’informations. »

Je fais des vas et viens entre la table où j’ai finalement jeté les feuilles et la porte fenêtre du salon qui donne sur la rue. Je l’ouvre pour avoir un peu d’air frais. Les gens vaquent à leurs occupations en bas, sans se douter de ce qui m’arrive. Leurs vies suivent leurs cours pendant que la mienne ne sera plus jamais pareil. Je suis sans doute en train de devenir paranoïaque mais j’imagine que le dit William est posté dans un endroit d’où il a vue sur mon appartement. Où peut-il bien être ? Dans le café ? A la laverie ? Peut-être au restaurant chinois ou en train de faire semblant de s’acheter des fruits chez le primeur ?

Un frisson me parcours le dos et je recule en me cognant le talon sur le seuil de la porte. Je manque de tomber et me rattrape in extrémis à la poignée, ce qui fait vibrer les vitres. Mon cœur s’est emballé. Ce sentiment que je ressens, c’est de la peur. La peur de devoir vivre ainsi pour le restant de mes jours si je ne pars pas à la recherche d’informations. Il faut que je sache ce qui s’est vraiment passé. D’ici que les filles arrivent ce soir, il y au moins quatre bonnes heures à tuer et je ne compte pas les passer comme un lion en cage. Je dois contrecarrer ce sentiment d’impuissance. J’attrape mon ordinateur et je commence mes recherches. Deux clics plus tard, me voici en train de taper les mots clés suivants : William-suicide-6 juillet.

Il n’y a rien. Pas de William retrouvé mort hier, ni aujourd’hui. Enfin si, deux vieux, mais pas dans la région. L’hypothèse du mensonge se renforce au détriment de celle du suicide. Je sais qu’il est peut-être sans vie quelque part et qu’il n’a pas encore été retrouvé, mais je n’adhère pas à cette possibilité là. Mon instinct est aussi clair que  ce tatouage sur mon bras. Je ne me décourage pas et essaie d’autres combinaisons de mots : homme mort Paris, homme mort Paris 5 juillet, puis la même chose avec 6 juillet. Suicides Paris aussi. Je ne trouve rien de rien.

« Et si j’insiste, je vais finir en hôpital psychiatrique. Hospitalisation sans consentement qu’ils appellent ça. »

En me grattant la tête, j’ai ce qui m’apparait comme une idée brillante : cette lettre pourrait servir de preuve si je retournais à la police. Ils devraient pouvoir en tirer des empreintes. Malheureusement, mon sourire s’efface vite de mon visage parce qu’après avoir visionné une centaine d’épisode des Experts, je devrais savoir que ça ne peut pas être si simple. Dire que j’étais une fan de la première heure, maintenant me voilà en train de m’inspirer de cette série américaine pour sauver ma propre existence. Il se peut malheureusement, que notre William, grand prédateur devant l’Eternel, ait pris des précautions en ne laissant aucune empreinte sur le papier.

Il n’y aurait alors que les miennes, ce qui corroborerait la thèse selon laquelle je suis une déséquilibrée qui abuserait de substances illicites jusqu’à perdre la boule et se faire faire un tatouage pour finalement ne pas s’en rappeler le lendemain matin… Et si j’insiste, je vais finir en hôpital psychiatrique. Hospitalisation sans consentement qu’ils appellent ça. Je l’ai vu dans un film avec Angélina Jolie. Et ça, ça ne va pas m’aider du tout ! Ce n’est certainement pas moi la folle de l’histoire.  

Un coup d’œil rapide à mon portable me fait savoir que j’ai passé un peu plus d’une heure à faire des recherches. Il me reste donc moins de trois heures avant que les filles n’arrivent. Il faut que je change de stratégie, je tourne en rond. S’il n’y a aucune information sur un potentiel suicide, je devrais chercher autre chose. Mon bras, à l’endroit du tatouage, me démange. Heureusement que j’y jette un coup d’œil avant d’y mettre la main car l’encre est en train de suinter et ma peau est toute rouge. C’est poisseux, peu ragoutant. Vite, un essuie tout ! Pendant que je tamponne cette horreur et que l’encre colle au papier, une idée me vient.

Pourquoi je ne chercherais pas le tatoueur en question ? Des salons qui ont tatoué, hier soir, une fille complètement éméchée accompagnée d’un gars, en nocturne, ça ne doit pas courir les rues. Je donne encore deux petit coups pour bien éponger ce qui dégorge et je jette le papier à la poubelle. Je me rassois devant l’écran, direction les « Pages Jaunes ». Enfin, pas tout de suite. Je suis interrompue par mon téléphone qui sonne. Encore. C’est ma mère ! C’est étonnant qu’elle m’appelle maintenant. Il n’est pas dix-huit heures. Généralement, elle sait que je suis encore au travail ou alors dans les transports en commun et que la connexion est très mauvaise. Il s’est passé quelque chose chez eux aussi ?

« Ce truc a beau être à la mode, je n’ai jamais eu envie de me faire marquer à vie. »

En général, si ma mère m’appelle c’est soit pour prendre des nouvelles, enfin plutôt me donner les siennes, ou pour que je démêle un problème pour elle ou pour mon père. Ma logique a fait des bons, ma raison des loopings. Je suis censées être dans les transports à cette heure, donc je ne dois pas décrocher. Ce serait le meilleur moyen d’éveiller les soupçons. Mes parents ont soixante-dix ans tous les deux, mais encore toute leur tête. Ils seraient bien capables de détecter un mensonge rien qu’au son de ma voix. Je ne vais donc prendre aucun risque, elle tombera sur le répondeur, laissera un message puis je l’écouterai plus tard. Pour l’heure, je dois mener ma petite enquête.

Moi qui pensais que ça allait être rapide, et bien je me suis fourré le doigt dans l’œil. S’il n’y a bien que vingt adresses sur la page que je suis en train de consulter, ce sont bien six pages en tout que je dois parcourir, c’est-à-dire pas moins de cent vingt  « tatoueurs » ou « tatoueurs perceurs ». Les photos d’illustration censées donner envie, je suppose, aux futurs clients me font froid dans le dos. Ce truc a beau être à la mode, je n’ai jamais eu envie de me faire marquer à vie. D’ailleurs la tête des types me repousse. Il y a même des cranes tatoués, le summum du mauvais goût pour moi.

A cet instant, je me rend compte que ma mère et moi avons, une fois n’est pas coutume, le même avis sur la question. Si elle voyait mon bras, elle en ferait une crise cardiaque. C’est pourquoi il ne faut absolument pas qu’elle soit au courant de cette histoire. Quand j’aurai retrouvé ce salopard et qu’il m’aura payé des dommages et intérêts, je pourrai financer des séances de laser pour enlever cet immondice et reprendre une vie normale. Pour l’instant c’est une preuve dans mon affaire.

« La fin de la conversation apaise mes tympans. La musique en fond était assourdissante et la femme qui m’a répondu hurlait pour que je l’entende. »

– Allo ? Addict Tattoo ?

– Ouiii… si c’est pour un rendez-vous, on est complets aujourd’hui.

– Eh, non. En fait, je crois que j’ai oublié mon portable hier soir en venant me faire tatouer avec mon ami. Ca devait être autour des trois heures du matin.

– Trois heures du matin ? Ou de l’après-midi ?

– Trois heures du matin. En pleine nuit quoi !

– Ah non ma chérie, c’est pas chez nous. Nous on ferme à minuit au plus tard, sauf si on a une résa spéciale. Trois heures du matin c’est sûr que c’est pas nous. Tu t’es trompée de numéro !

– D’accord. Désolé du dérangement.

La fin de la conversation apaise mes tympans. La musique en fond était assourdissante et la femme qui m’a répondu hurlait pour que je l’entende. Sur les quarante salons suivants, seule la moitié a répondu. Même genre de musique assourdissante et pas de fille tatouée au milieu de la nuit hier soir. Je laisse échapper un soupir d’agacement. Je dois me rendre à  l’évidence, mon plan ne m’a pas mené à grand-chose pour l’instant.

« Toc, toc, toc ! ».

Mince, il est déjà vingt heures ! J’ai perdu la notion du temps. Je marche sur la pointe des pieds pour aller vérifier qui est derrière la porte sans me faire repérer. Ce sont bien mes trois copines avec des sacs de courses. Je cours sur la pointe des pieds pour refermer l’ordinateur et le glisser vite fait bien fait  dans le premier tiroir venu. Je retape les coussins du canapé à la va-vite puis je me masse vigoureusement le visage et hurle : « J’arrive ! » en me dirigeant vers la porte.

« C’est donc presque instinctivement que Gabrielle se dirige dans ma cuisine et se saisit de l’éponge et de quelques produits de ménage qu’elle trouve dans le placard sous l’évier. »

J’ouvre la porte et mes amies me tombent littéralement dans les bras. Les sacs de courses posés au sol à la hâte se répandent à moitié sur le sol. Notre étreinte dure plusieurs minutes et à la fin nous avons toutes les yeux rouges. Jeanne m’attrape le bras et regarde le tatouage. Elle réalise ce qui m’est arrivé et porte sa main à sa bouche. Alma et Gabrielle me regardent dans un silence lourd de sens. Nous restons ainsi silencieuses un long moment en plein milieu de la porte restée ouverte.

– Bon c’est pas tout mais cette glace va fondre et ce sera du lait aux pépites de chocolat finis-je par dire, afin que nous sortions de ce courant d’air.

Les filles sont étonnées de l’ambiance qui règne au salon. Je suis du genre maniaque et tout est toujours bien rangé. Sauf aujourd’hui ! Je réalise qu’effectivement, la tasse et les verres abandonnés ça et là, le plaid qui a glissé du canapé, les miettes sur la table basse et les traces grasses sur le miroir, cela ne me ressemble pas. C’est donc presque instinctivement que Gabrielle se dirige dans ma cuisine et se saisit de l’éponge et de quelques produits de ménage qu’elle trouve dans le placard sous l’évier. Les deux autres lui emboitent le pas, du coup je décide de ranger les courses. Elles m’ont souvent aidé à remettre en état l’appartement les lendemains de fêtes ou de week-end entre filles donc je ne suis pas surprise. De plus, elles ont toujours été là pour moi et cela se vérifie encore aujourd’hui.

Une voix me vient du salon pendant que je vide la boite de tomates cerises.

– On a pris un peu de tout, on a vu large. On espère que ça te va.

« Et bien, on a notre groupe de discussion, et à chaque fois qu’on sort ou qu’on fait des soirées et bien on se dit des trucs du genre « bonne nuit », « bien rentrée », tout ça. »

– Oui, ne vous inquiétez pas. Je me suis nourrie d’eau et d’un bout de pain raci depuis hier soir. Y’a pas grand-chose qui passe, vous comprenez…

Je place toutes les victuailles sur deux grands plateaux et me voilà de nouveau dans le salon où les filles s’affèrent encore. L’air est chargé en produits nettoyants et je décide d’ouvrir la porte fenêtre que j’ai moi-même refermée après avoir failli tomber. J’apporte ma pierre à l’édifice en passant l’aspirateur et nous voilà toutes les quatre assises dans les canapés. Je me love dans un plaid comme pour me protéger. Je sais que les filles vont vouloir des détails sur ma nuit et ma matinée, alors j’ai besoin d’une carapace. Alma se lance la première :

– De quoi tu te rappelles à propos d’hier soir ?

– Quasiment rien. Je ne me rappelais même pas avoir été la dernière à attendre mon chauffeur devant le bar.

– Je savais que quelque chose n’allait pas mais je ne vouais pas céder à la panique, dit Jeanne.

– Comment ça ?

– Allez dis-nous !

Tous les regards sont portés sur notre amie car c’est peut être une piste ?

– Et bien, on a notre groupe de discussion, et à chaque fois qu’on sort ou qu’on fait des soirées et bien on se dit des trucs du genre « bonne nuit », « bien rentrée », tout ça. Mais toi tu n’as pas répondu. J’ai trouvé ça vraiment louche parce que systématiquement tout le monde répond. Mais là, je suis retournée sur le groupe le lendemain et tu n’avais toujours pas répondu. J’ai trouvé ça louche. Et puis tu n’es pas venue au boulot donc clairement il se passait quelque chose. C’est là que j’en ai parlé à Gabrielle et qu’elle a décidé de t’appeler.

Nous avions toutes écouté les soupçons de Jeanne en hochant la tête. Je comprends que les filles n’aient pas voulu s’alarmer. Et de toute les façons,  elles n’auraient rien pu faire. On m’avait kidnappée et emmené Dieu sait où pour me faire tatouer…

– Je passe mon temps à regarder ce truc. Je n’arrive pas à en décoller les yeux. C’est comme si ce type était tout le temps avec moi.

– Tu penses qu’il t’a… fait des trucs ?

Alma a clairement fait passé la conversation à un autre niveau. Les regards de Jeanne et Gabrielle sont dirigés vers le sol. La gène est palpable. Visiblement gênées, elles finissent par lâcher :

– Non mais clairement, ne répond pas si c’est trop pour toi. On comprendra.

– Ben quoi on est entre amies non ? surenchérit Alma.

– Je n’en sais rien. J’étais dévêtue, mais couverte avec ce plaid.

Je l’enlève pour le brandir tel une pièce à conviction, avant de le laisser retomber par terre. Il a aussi touché ça. Il l’a souillé.

– Mes vêtements étaient pliés et posés sur cette chaise.

Mes amies suivent mes gestes et se refont la scène dans leur tête.

« Quand à Gabrielle, elle a mon avant bras contre sa gorge et est contrainte de me lâcher. J’en profite pour sauter sur Alma. Une bagarre commence. »

– Je n’ai pas l’impression qu’il m’ait fait quelque chose de ce genre mais quand même…

– Bon ça va alors ! Dis-toi qu’il t’ai juste arrivé une histoire bizarre. On cotisera pour enlever ce tatouage de mec de ton bras et tout sera oublié !

Personne ne s’attendait à un tel discours. Moi la première. Je ne comprends même pas qu’elle pense ainsi et qu’elle ose en plus le dire tout haut, assise là. Dans mon salon. Je suis choquée.

– Alma t’es sérieuse ? Tu ne peux pas dire ça. Ce n’est pas à toi que c’est arrivé ! C’est horrible ! Horrible !

Gabrielle se lève  et se dirige dans la cuisine. Sans doute pour évacuer sa frustration. Quant à moi, je soutiens le regard d’Alma. C’est censé être mon amie mais les mots qu’elle vient de prononcer me font penser tout le contraire. J’ai déjà été malmenée hier soir, je ne vais pas en plus me laisser manquer de respect aujourd’hui, chez moi, par une personne qui était censée être mon amie. Malheureusement pour moi, je n’arrive pas à articuler de phrase. Je sens mon visage se déformer sous le coup de la colère. Mes muscles faciaux se crispent. J’attrape le bol de tomates et je le jette au visage d’Alma en hurlant :

– Mais putain, qu’est-ce qui ne va pas dans ta tête ?

Jeanne se jette sur moi, pour m’empêcher d’attraper autre chose sur la table et le jeter à la figure de cette traitresse.

– Arrête ça ne va rien régler. Les filles calmez vous !

Gabrielle, sort de la cuisine le visage rougi par les pleurs avec un essui tout dans la main.

– Mais qu’est-ce qui se passe ?

– Vient m’aider. Alma a perdu la tête et Kira veut se battre avec elle.

Il y a maintenant, deux personnes en train de me maîtriser : Gabrielle et Jeanne. Elles vont devoir y mettre plus de force parce que je suis déchaînée. La colère et la frustration décuplent mes forces. Je réussis à attraper un des plateaux et à le renverser. J’aperçois entre les corps de mes amies qui essaient de me retenir, Alma qui n’a pas bougé d’un pouce et qui affiche un sourire malicieux. Elle semble fière d’elle. Cette vision me transforme en monstre et j’envoie balader Jeanne au sol. Quand à Gabrielle, elle a mon avant bras contre sa gorge et est contrainte de me lâcher. J’en profite pour sauter sur Alma. Une bagarre commence.

Aucune de nous deux ne retiens ses coups. Personne n’aurait pu dire qu’il y a encore quelques minutes nous étions des amies. Je tire sur sa perruque et elle me donne des coups de poings au ventre. La douleur est là mais je veux m’acharner sur son visage. Je veux la défigurer. Si elle savait à quel point j’avais une soif de vengeance, elle ne s’en serait pas prise à moi. Je suis déterminée à éliminer tout ce que se dressera d’une façon ou d’une autre sur mon chemin. Fini la petite Kira gentille et mignonne. J’enfonce mes ongles dans sa peau dès je peux. Ses bras, son cou… Elle se débat comme une folle mais moi, j’ai la force d’une lionne.  

« Lorsque j’entends le fracas de la porte je sais qu’Alma est partie. Mes muscles à la limite de la tétanie peuvent enfin se relâcher. »

– Tu vas payer ! T’es qu’une garce !

Alma ne répond pas, mais j’entends ses cris étouffés. Une grande chaleur émane de son corps et nos gouttes de sueurs et de sang son maintenant en train de se mélanger. Juste au moment où j’allais presser mes mains ensanglantées autour de sa gorge. Gabrielle et Jeanne me tirent en arrière et me maintiennent au sol.

– Ca suffit maintenant vous deux ! Vous allez arrêter !

Je pensais qu’Alma voudrait profiter de fait que je sois immobilisée pour prendre l’avantage. Mais non. Elle ramasse son sac, sa perruque et son manteau et s’en va en courant, non sans me lancer des menaces :

– Tu ne pers rien pour attendre Kira. Tu vas me le payer ! 

Je lui réponds par un crachat lancé en sa direction. Il ne l’atteindra pas, mais le message est clair : nous sommes en guerre. Mon mollard est mollement retombé non loin, sur la table basse, mais les hostilités sont lancées. Nos regards de défiance en disent long. Lorsque j’entends le fracas de la porte je sais qu’Alma est partie. Mes muscles à la limite de la tétanie peuvent enfin se relâcher. Mon ennemi public numéro un c’était William, mais maintenant il y a aussi Alma. En quarante-huit heures, j’ai réussi à me faire deux ennemis, moi qui n’en ai jamais eu aucun. 

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