Gabie
Le parc du Tremblay est une vaste étendue verte et familiale située à Champigny-sur-Marne. Malgré sa situation en bordure de voie rapide, c’est un lieu calme et reposant qui draine un public varié. Chacun recherche quelque chose qu’il ne peut pas avoir aussi bien ailleurs. Il y a beaucoup de familles, des groupes en sortie, des amoureux. On y croise aussi des personnes seules courant dans les allées ou sur la piste d’athlétisme. Gabie aime les regarder.
– Le grand type sur la piste d’athlétisme n’a pas l’air d’être là pour rigoler. Pense Gabie intérieurement.
Ca fait déjà cinq fois qu’il regarde sa montre après avoir parcouru quelques mètres. Visiblement, il essaie d’atteindre un certain niveau de performance. Il a un grand gabarit et semble être proche des cent kilos, mais il a toutefois l’air très véloce.
– C’est pas mon genre de casse croute, mais il a l’air déterminé et discipliné.
Gabie n’a pas le temps de s’attarder sur lui car elle est frôlée par une paire de copines qui avance à petites foulées. L’une a bousculé son sac du coude et ne s’est même pas excusée. Elle ne se formalise pas et se venge en pensée.
– Pas polie et visiblement pas sportive !
Elle détaille les deux femmes. La malpolie est dans un ensemble de sport un peu large et un peu ancien. Au niveau du postérieur le pantalon lui fait une poche disgracieuse. Gabie esquisse un sourire car en plus de cela la foulée devient pénible et la souffrance de la joggeuse est clairement visible.
Les courbes du sentier qu’elle suit, dévient Gabie de ce petit spectacle divertissant et elle suit maintenant un petit groupe de personnes âgées en pleine marche nordique. Elle ne pense pas à se moquer ou faire de l’humour. Ces gens lui rappellent que demain ne sera pas le meilleur jour de la semaine et pour cause, sa vieille mère passe manger.
Ce n’est pas une habitude que les deux femmes ont prises. C’est juste une rencontre décidée par Gabie pour enfin annoncer à sa mère de soixante-quinze ans, récemment veuve qui n’a connu que le même homme toute sa vie, qu’elle va divorcer à quarante-sept ans. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle avait besoin de se vider la tête. Elle a, à bien regarder, passé sa semaine à ruminer et regretter d’avoir accepté cette visite. Sa mère ne l’a vu qu’une fois depuis son retour de la Réunion où elle a passé douze ans.
De plus elle se considère trop âgée pour voyager, donc elle n’est jamais venue rendre visite à sa fille sur l’ile. Elle a toujours mis en avant les dires de son médecin traitant : trop de contraintes à cause de son âge, une mauvaise circulation, de l’hypertension et aussi une tendance anxieuse. Gabie appelle ça se monter le bourrichon et comme vous devez vous en douter, elle n’a pas le même diagnostic. Plus elle marche, plus elle se rappelle de son passé. Sa mémoire remonte loin. Elle commence à se sentir triste et bientôt des larmes mouillent ses yeux.
– C’est ridicule à mon âge de pleurer à cause de sa mère.
En vérité, Gabie sait que peu importe l’âge qu’elle aura, elle n’oubliera jamais qu’elle n’est pas une enfant désirée. Que sa mère verra toujours en elle le garçon qu’elle n’a jamais eu. Gabie s’est toujours demandée pourquoi elle n’a pas essayé d’avoir un autre enfant mais peut-être était-ce plus facile de passer sa vie à la culpabiliser plutôt que de revivre une grossesse chaotique.
C’est injuste de faire peser la responsabilité du destin sur une enfant. Mais ce qui est injuste pour Gabie, ne l’a jamais été pour celle qui l’a mise au monde et qui a toujours voulu guider sa vie. Lui dire quels amis fréquenter, quelles notes étaient acceptables, quelles filières lui irait mieux, ce qu’une fille fait ou ne fait pas. A quels anniversaires elle pourrait aller parce que socialement certains parents valent plus que d’autres. Il y avait aussi le nombre de jouets limités, les obligations de lire et travailler dur. L’obligation d’être svelte pour trouver un mari. Il y en a eu d’autres, mais l’esprit de Gabie à ce stade est tellement troublé qu’elle ne peut plus avancer.
Heureusement, elle est à côté de sa voiture et peu s’appuyer dessus. Elle fait mine de chercher ses clefs dans son sac, mais en réalité ses yeux sont fermés et elle essaie de respirer calmement et profondément. Si seulement ce monde pouvait la comprendre. Comprendre ce que c’est de vivre avec une mère qui n’en a pas vraiment été une. Ou il faut dire plutôt, une mère qui a sa propre conception de la maternité.
Gabie s’est souvent dit que peut être sa mère elle-même n’avait pas eu une mère aimante. Elle a essayé de la psychanalyser à l’aide de ses lectures sur le sujet. De toutes les façons, il n’est pas possible de chercher à en savoir trop sans éveiller des soupçons de cette vieille rusée. Si les autres pouvaient comprendre la solitude qu’elle a ressenti tant de fois.
Le sentiment d’abandon ressenti quand vous n’avez personne à qui parler de vos journées, de vos problèmes, quand chaque discussion devient une dispute. Que chaque fois que vous essayez de montrer un peu qui vous êtes, cela provoque un sentiment de rejet. Quand il n’y a personne pour vous encourager, vous motiver, vous dire qu’on vous aime.
Et peut être pire, quand vous êtes la seule à le dire. Vous tombez si bas et si fort que finalement les bras du premier venu qui vous dit je t’aime vous sauve. Et c’est ce qui est arrivé à Gabie. Elle est tombée dans les bras de Franck quand elle avait 19 ans. Franck est un homme charmant et elle ne regrettera jamais de l’avoir épousé.
Cependant, elle a mis presque 30 ans à se reconstruire, loin de tout ce qui ravivait ses blessures émotionnelles. Elle a littéralement cherché en elle qui elle était. Sous la carapace que vous vous construisez pour passer à travers les affres du temps, croyez le ou non, il y a bien des surprises.
Elle en bénirait presque Franck d’être stérile et de n’avoir jamais pu lui donner d’enfant. Comment cette être innocent aurait-il pu survivre dans cette bouillabaisse ? Mais maintenant qu’elle est prête à assumer ses désirs, ses craintes après s’être trouvée, elle ne peut plus vivre à ses côtés parce qu’il lui rappellera toujours l’ancienne Gabie.
Cela fait maintenant dix minutes qu’elle a réussi à rentrer dans sa voiture. Elle se sent un peu mieux. De toute façon, elle n’a pas le choix. Chaque fois que ces moment réapparaissent Gabie les compare avec la rechute de l’alcoolique.
– J’ai une addiction, à l’amour maternel » dit-elle comme si elle était ivre.
– On n’en guérit jamais.
Gabie finit par démarrer le moteur et prendre la route vers son appartement. Direction sud, vers le centre-ville de Champigny. Elle s’arrête en cours de route au supermarché. Rien de tel qu’un moment de cuisine et un bon repas pour se vider la tête. En entrant dans le commerce, elle n’a aucune idée de ce qu’elle voudrait acheter. Elle essaie de compter les calories et cherche de l’œil tout ce qu’elle aime de sain. Les crevettes lui font envie et elle concoctera donc une salade de crevettes façon thaï.
Dans ces moment là le portable est son meilleur ami. Debout devant une tête de gondole, Gabie fait une recherche rapide sur internet et rempli son panier. Ananas frais, crevettes, oignons, sauces asiatiques, un peu de riz, des petits pois… Pas sûr que cette recette soit réellement traditionnelle mais enfin ça suffira. Et puis hop, une bouteille de vin à descendre devant un bon film et le tour est joué.
Finalement une fois à la maison, la cuisine a plutôt été un supplice. Toutes ces émotions ont creusé l’appétit de Gabie et elle a fini un vieux paquet de biscuits apéritifs qui trainait dans le placard avant même d’avoir fini de cuisiner les crevettes qui quelques minutes auparavant lui faisant tant envie. Elle n’a plus vraiment faim et arrive déjà presque à la moitié de la bouteille de vin mais pour les apparences elle se sert un peu de sa salade thaï et un dernier verre.
Son estomac est distendu et elle ne peut presque plus rien avaler mais cette image de la femme posée sur son canapé, verre de vin à la main tirée des films lui plait bien.
– Il ne manquerait plus qu’une copine m’appelle et l‘image serait lisse et parfaite. » dit Gabie en laissant glisser son corps sur le canapé pour l’étendre.
L’écran affiche une question :
– Etes-vous encore là ? »
Et pour cause. Cela fait bien deux heures que Gabie est en train de commater devant l’écran. Tout cet alcool l’a complètement cassée et elle s’est endormie sans crier gare. Elle ne sait même pas ce qui s’est réellement passé dans cette série à l’eau de rose. C’est alors qu’elle se rappelle que sa reine mère viendra manger. Toujours sous le coup de l’alcool, Gabie n’envisage pas de sortir d’un bon du canapé. Complètement enivrée, elle joue l’adolescente insolente.
– Ca y est : je procrastine. Maman, tu m’entends ? Je procrastine. J’ai pas envie que tu viennes demain. »
Gabie retape son coussin. Remonte son plaid jusqu’à son menton et appuie sur une touche de sa télécommande pour relancer sa série. Elle ajoute l’air un peu aigri :
– Demain, il n’y aura pas de repas à la maison. Je trouverai bien un restaurant intéressant. Pour que cela te convienne reine mère, il faut que cela soit huppé mais pas trop. Une bonne carte mais pas trop. Surtout pas de noms trop compliqués, parce qu’au lieu de demander ce qu’il y a dans cette fichue assiette, tu vas préférer critiquer. Pas de nourriture trop exotique. Pas trop d’attente. Tout doit être ultra clean, parce que si un seul verre pleure, tu en déduiras que toute la cuisine est infestée de rats et que tu vas forcément être malade.
C’est parti pour une recherche internet. Rien en dessous des cinq étoiles ! Ce sera finalement un restaurant de grillades en bord de Marne. Gabie regarde sa montre : le service du soir a déjà commencé. Elle appelle, réserve pour deux auprès de la charmante personne qui lui répond et se love dans sa couverture. Autant finir sa nuit sur le canapé. C’est une sacré liberté. Faire ce qu’on veut, quand on veut. C’est sur, là, Franck ne lui manque pas. Un instant plus tard elle rouvre les yeux : il faut penser à mettre une alarme.
– Il n’est pas question que je sois en pyjama quand mère passera la porte. Et puis, il faut ranger. Tout vérifier. Défroisser mon chemisier. Tout ça, tout ça. Pfff. Alarme pour huit heures !
Ce seront finalement les éboueurs qui réveilleront Gabie quinze minutes avant l’alarme. C’est samedi, et eux qui d’ordinaire ramassent les poubelles à cinq heures du matin le reste de la semaine, ont droit à quelques heures de sommeil supplémentaires. Gabie ne traîne pas, elle sait qu’il vaut mieux être en avance qu’en retard lorsque l’on reçoit Madame-sa-mère.
Tout se goupille bien. Elle gère son temps et effectue chacune de ces tâches avec minutie et calme. Elle se fait dans sa tête, le film de sa journée. C’est une sorte d’entraînement. Elle prépare quelques réponses aux pics qu’elle va certainement recevoir, quelques heures plus tard. Mais lorsque la Reine Mère arrive, c’est une femme totalement changée. Depuis son arrivée, elle n’a fait aucun commentaire.
Gabi est toute étonnée d’autant plus qu’elle n’a surpris aucun regard furtif dans les coins de la maison comme pour évaluer le rangement ou le taux de poussière. Elle ne s’est pas non plus plaint, ni de son voyage, ni des gens qu’elle a rencontrés, encore moins du mauvais temps.
– Ça fait longtemps Gabie que nous ne nous étions pas retrouvés pour un déjeuner.
– Ça fait longtemps maman que nous ne nous étions pas retrouvées tout court.
Gabie, d’abord surprise par la retenue de sa mère s’essaie à un jeu de domination. Certainement une nouvelle compétence acquise avec sa nouvelle vie de femme nouvellement célibataire. Gabie ne cherche pas à savoir pourquoi sa mère est si différente. Elle saisit juste pour la première fois, sa chance de régner sur la conversation et de mettre la vieille femme dans une position inconfortable.
– Ton appartement est vraiment très joli. Je reconnais ta touche.
– Ah…
– Je vois que tu t’épanouis très bien toute seule.
– A propos maman… Franck ne viendra pas habiter ici. Nous avons décidé que la Réunion c’était bien pour lui, mais moi ce n’est pas là que je veux vivre.
– Tu sais, ma fille, j’avais compris en entrant dans l’appartement. Il est très différent de ta maison là-bas. Il n’y a vraiment rien qui rappelle ce cher Franck ici.
– Tu as deviné ? Et tu n’as rien dit ?
– Arf je crois qu’au fond, je m’en fiche un peu.
– Je ne te crois pas, maman. Je ne te crois pas du tout. Ne me mens pas. Comment peux-tu dire une chose pareille ?
Gabie sent son calme l’abandonner mais elle essaie de se contenir. L’effort ne dure pas longtemps car elle reprend de plus belle :
– C’est quand même toi qui préférais Franck à ta propre fille. Il fallait toujours que je fasse tout pour Franck. Que ses habits soient toujours bien repassés. Que son plat soit toujours servi chaud à la minute où il rentre du travail. Que je lui donne toute l’affection qu’un homme aussi travailleur méritait. Que je lui fasse des enfants. Mais ça, je n’ai pas pu, alors tu m’en as toujours voulu.
Par cette dernière phrase, l’abcès est crevé. Les deux femmes ont senti la tension et le regard maintenant échangé en dit long. C’est le regard de deux adversaires sur le ring avant le combat.
– Tu ne peux pas me reprocher ma fille d’avoir voulu pour toi et ton mari que les choses fonctionnent.
– Bien sûr, maman que je peux te le reprocher. Pendant toutes ces années où j’ai été marié à Frank, j’ai eu l’impression que tu étais ma belle-mère, et qu’il était ton fils. Il était le meilleur de nous deux et toute ton affection était pour lui.
– Tu vois Gabie dans un couple, j’ai toujours pensé qu’il fallait privilégier celui qui ramenait l’argent. Et de vous deux, c’était Franck. J’espérais juste qu’il ne te laisse pas sur le bord de la route avec ton salaire de secrétaire.
– Mais comment tu peux dire ça, maman. Mon salaire de secrétaire ? Je suis ta fille. Quoi qu’il arrive et peu importe mes décisions de carrière, je dois toujours passer avant Franck.
– Et bien oui, c’était ma façon de te le montrer.
Gabie laisse volontairement planer un lourd silence. Elle veut que sa mère se demande ce que sa fille a de nouveau à lui reprocher, qu’elle se sente en faute, qu’elle admette peut-être quelque chose. Gabie se lève de table et va dans la cuisine se servir un verre d’eau pour calmer ses nerfs et avoir vue sur l’extérieur. Autrui sera toujours mieux que celle qui joue la rôle de sa mère et qui est assise dans son salon.
Après plusieurs minutes de contemplation, toujours rien, ne serait-ce qu’à demi-mot. Mais non, rien ne se passe. La mère de Gabie semble concentrée à faire tourner son alliance autour de son annulaire sans s’arrêter. Elle est comme plongée dans un souvenir. Son calme énerve Gabie. Mais celle-ci veut rester maîtresse d’elle-même et de la situation quoi qu’il arrive. De toute façon, elle savait très bien que cette journée ne pouvait pas bien se passer. Alors pourquoi se mettre en rogne.
« Maîtrise, maitrise… », voilà ce que se répète mentalement Gabie en traversant de nouveau la pièce principale pour rejoindre cette fois sa chambre. Elle prends un gilet et son sac à main. Puis en enfilant ses chaussures dans le vestibule sans même lever la tête vers sa mère, elle lâche :
– Il faut qu’on y aille, ça va bientôt être l’heure de la réservation.
– Eh bien, où allons-nous donc ? Je pensais que nous mangerions ici toutes les deux.
– Non, non. J’ai voulu changer un peu. Il y a un restaurant de grillades pas loin sur les bords de Marne. Tu vas voir c’est charmant. Comme tu aimes.
Et voilà, un sarcasme de plus qui fait soupirer la vieille dame. Gabie pensait que son agacement ne viendrait jamais. C’est en quelque sorte une petite victoire pour elle car elle a le sentiment d’avoir marqué un point. Sa mère ne semble donc pas apprécier l’idée, et c’est très bien. Cela n’empêche pas cette dernière de la suivre dans la escaliers après qu’elle eut fermé la porte.
C’est donc ensemble que les deux femmes descendent jusqu’au garage. Gabie a quand même la correction de tenir la porte pour sa mère et l’aider à s’installer dans la voiture. La vieille dame a du mal à lever la jambe pour entrer dans son tout nouveau SUV. Là aussi, au fond, Gabie jubile. Elle sait très bien que sa mère déteste ces nouvelles voitures. Des monstres comme elle les appelle. A peine le véhicule a-t-il rejoint la route que la reine mère fend le silence.
– Je ne pense pas avoir été une mère parfaite, mais je ne vais pas m’en excuser et tu vas devoir faire avec.
Gabie, en entendant ses mots, sent monter une bouffée de chaleur. Elle est abasourdie par la violence de ce que perçoivent ses oreilles. Elle serre les dents pour retenir ses larmes, mais pas question de rester silencieuse. C’est ce que Gabie a toujours espéré au fond d’elle : des excuses.
– Et bien tu devrais t’excuser. Est-ce que tu te rends compte de tout le mal que tu m’as fait ?
– Tout le mal ? Pèse tes mots ma fille.
– Mais oui. Depuis mon enfance .
– C’est-à-dire ?
Gabie lâche la route du regard juste quelques secondes pour analyser l’expression du visage de sa mère.
– Je te l’ai dit, j’ai payé parce que je n’étais pas un garçon. Tu as toujours voulu un garçon n’est-ce pas ?
– Je ne vais pas nier avoir été déçue d’avoir une fille plutôt qu’un garçon. J’ai fait de mon mieux pour être à la fois honnête mais aussi aimante. Figures toi que ç’aurait pu être pire. Il y a effectivement des choses que tu ne sais pas. Mais que je n’ai pas voulu te dire pour te protéger. J’ai cru qu’en prenant tout sur moi cela arrangerait la situation. C’était mon choix et je devais l’assumer. C’était ma façon de le faire malgré tout.
– Et bien si c’était pire, je me serais fichue en l’air.
– Cesse ces absurdités. Je crois que tu n’as pas bien écouté ce que je t’ai dit. J’ai voulu te protéger. C’était maladroit, mais personne n’était à ma place.
– Dis-le alors. Me protéger de quoi ? Tu n’as quand même pas attendu toutes ces années pour trouver un prétexte ?
– Non, il n’est pas question de prétexte. Ma raison de ne pas t’expliquer tout cela plus tôt m’appartient. J’ai décidé, il y a bien longtemps que tant que ton père serait en vie, je ne dirais rien. Maintenant qu’il n’est plus là je n’ai plus le poids de cette décision. Est-ce que tu comprends ?
– Et bien non, je ne comprends pas. Tu me pourris mon enfance. Tu me pourris ma vie d’adulte. Et maintenant tu parles d’une décision … Tu es encore en train d’inventer quelque chose pour qu’on te plaigne.
La respiration de Gabie se fait haletante et est accompagnée de mouvements rapides de sa poitrine. Elle donne des coups de volant, prend les virages à sec et freine au dernier moment.
– C’était un jour de février, je ne me rappelle pas bien la date précise. J’ai pris le train pour quitter la fac de la Sorbonne. C’est un samedi. Oui, c’est ça. Je quittais le samedi ma chambre d’étudiante et je rentrais chez mes parents. Ce jour-là, je n’avais pas ma voiture, j’ai pris les transports en commun et je n’ai pas ramené de linge à laver. Je m’en rappelle très bien. Juste un grand sac pour au contraire ramener du linge propre et les quelques courses que maman avait dû faire pour moi.
Quand je suis arrivée, mes parents n’étaient pas là mais il y avait un peintre. Il m’a dit que mes parents étaient partis faire une course urgente. Et qu’ils ne tarderaient pas à revenir. Je crois que j’ai dis « d’accord » et j’ai respectueusement pris congé. Je suis partie dans ma chambre. Là, j’ai allumé la radio. Je m’en rappelle très bien parce que c’était « Belle, belle, belle » qui sortait des hauts parleurs. J’ai déballé mes affaires. La radio crachait et j’allais faire quelques réglages quand il a surgit de nulle part et a mis ses mains sur mes épaules. Il les a tellement serrées qu’il m’a broyé la chair. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas crié. Ma voix était comme étouffée. Je crois que ça devait être la surprise, le choc.
J’ai essayé de me débattre mais je n’ai pas réussi. Je tendais les bras en arrière en essayant d’attraper sa salopette bleue. Mais je n’avais pas de prise sur lui. Il m’a bloquée contre le bureau et c’est là que tu as été conçue. Sans mon consentement. Il n’a rien dit. Je n’ai rien dit. C’était un ami de mes parents. Il a peint et repeint leur maison. La maison de mon enfance. Je me rappelle qu’après ça il n’y avait que mes pleurs et ma respiration saccadée… Il est reparti finir son travail comme si de rien n’était. Moi je me suis enfermée dans ma chambre jusqu’à ce qu’il parte. Quand mes parents sont rentrés, je n’ai rien dit. Il n’en était pas question. Ce truc c’était une bombe et j’en avais bien conscience.
Un silence de mort régnait dans la voiture. Gabie était stoppée au feu vert, pâle. Elle avait calé mais ne cherchait même pas à redémarrer.
Qu’importe, elle n’arrivait plus à conduire. Sa mère lui secoua le bras sans obtenir plus de réaction. Puis ce fut au tour des klaxons des automobilistes bloqués derrière elle. Gabie repris ses esprits et essaya d’avancer mais cala plusieurs fois. Elle regardait la route en face d’elle sans la voir. Elle ne voyait pas non plus les visages déformés des conducteurs mécontents qui la doublaient. Elle pris machinalement la première sortie sur sa droite en tirant le volant d’un coup, comme une échappatoire. Elle se gara le long du trottoir et coupa le moteur.
– On ne peut pas aller au restaurant. » dit-elle
– Gabie il y a une ligne jaune ! »
– Quoi ? »
– Une ligne jaune. Tu es garée sur une ligne jaune ! »
– Mais enfin, maman, tu te rends compte ? Tu viens de m’annoncer ça… Et toi, tu t’occupes du code de la route ? »
– Je suis pragmatique. Je ne pense pas qu’on passera une meilleure après-midi si en plus de tout ce que je viens de te dire, on se retrouve avec une amende. »
En un rien de temps, le visage de Gabie passe du rouge au blanc. Elle met sa main droite devant sa bouche et doit très vite sortir de la voiture. Sa mère qui la perd de vue, l’entend très distinctement vomir à l’extérieur. Oui, Gabie vomit ses tripes derrière le véhicule. La vieille dame, nullement émue, sort un paquet de mouchoirs de son sac. Elle sort aussi de l’habitacle et va à la rencontre de sa fille en disant :
– Allez, allez. Essuis-toi la bouche !
Gabie, tousse, se racle la gorge et crache. Elle prend le mouchoir tendu par sa mère et s’essuie les lèvres avec. Sa bave est tellement filante et collante qu’elle a du mal à s’en débarrasser. Plus rien ne sort de son œsophage mais les relents fétides de son vomi lui donnent la nausée. Les minutes passent. Gabie est toujours penchée tête vers le sol, sa mère est toujours debout à côté d’elle, impassible. D’abord, elle attend puis rapidement elle donne des signes d’impatience. Elle regarde autour d’elle et manipule sa montre. Sur un ton frustré elle lâche :
– Bon restes là, moi je vais changer la voiture de place avant qu’un policier arrive.
– Je ne sais pas comment tu fais. Vraiment.
– Je ne sais pas moi non plus, figure-toi. D’ailleurs à ce propos, il va falloir se décider, on va à ce restaurant ou pas ? Parce que si on n’y va pas, il faudrait peut être annuler notre réservation.
– Maman, on s’en fiche de ça !
– Quand tout fout le camp, j’ai besoin de rester connectée à la réalité. Alors, on fait quoi ?
Gabie, encore sous le choc, presque titubant, le visage toujours pâle retourne dans la voiture chercher son sac.
– J’y crois pas… J’y crois pas…
Le dit objet n’est pas dans son sac, alors Gabie entreprend de le chercher dans les vide-poches de la voiture. Une fois qu’elle le trouve, elle le tend à sa mère.
– Tiens, débrouille-toi avec ça.
Elle lui tend son portable puis tourne le dos et s’éloigne. Direction les bords de Marne. Sa démarche est désarticulée et ses bras balancent le long de son corps telle une poupée de chiffon. À ce moment, elle n’entend pas les bruits environnants car elle a comme les oreilles bouchées. Elle se sent perchée, comme défoncée et en plein bad trip. Elle traverse la rue sans regarder. Par bonheur il n’y a aucune voiture à ce moment-là. Elle descend le petit talus d’herbe, enfonce ses talons hauts dans la boue et s’approche très près de l’eau. Elle y regarde son reflet. Ses lèvres sont closes, mais elle se lamente.
C’est finalement pire que ce que je pensais. Je suis le fruit d’un viol. Mon père n’est pas mon père. Mon vrai père est un violeur. Ma mère ne m’a jamais aimé parce que je suis le fruit d’un viol. Pourquoi je n’ai pas su avant ? Pourquoi cacher ce secret aussi longtemps ? Plus de 40 ans. 47 ans, dans le mensonge. Combien de personnes a-t-elle trahi ? À qui d’autre elle a menti ? Est-ce qu’elle a dit à son mari que je n’étais pas sa fille ? À propos de quoi d’autre a-t-elle menti ? Les questions font des boucles et des loopings dans sa tête. Certaines reviennent et se font obsédantes.
Personne ne saura ce qui s’est passé à cet instant dans l’esprit de Gabie. Elle fait un pas de plus. Pas qui l’entraîne dans l’eau. Elle coule directement, tout au fond. L’eau l’enveloppe mais elle est si froide que son cœur se met à battre intensément. Il court une cavalcade. Il frappe fort sa poitrine. Bientôt l’air vient à manquer. Gabie ne se débat pas le moins du monde. Au contraire, elle garde les yeux fermés. Sa cage thoracique finit par la serrer. Elle ne contrôle plus son corps et il commence à se contracter violemment. Ces mouvements sont une sorte de transe. Elle suffoque. C’est douloureux. Elle n’en peut plus et décide d’ouvrir les yeux. Geste inutile. L’eau verdâtre et saumâtre ne lui permet pas de voir autour d’elle et encore moins la direction du bord car ses mouvements on soulevés la vase.
Elle distingue à peine la surface grâce à des faisceaux de lumière qui contournent les particules en suspension. Elle se bat. Elle ne veut pas mourir. Pourvu que quelqu’un la repêche tandis que l’eau s’infiltre par son nez et sa bouche. Ca y est, c’est la fin pense la jeune femme.
– Gabie ! Gabie ! »
Un coup en pleine cage thoracique puis deux ainsi qu’une tentative de réanimation plus tard, Gabie commence à tousser et à ouvrir les yeux. Devant elle, un homme tout trempé. Elle le voit s’agiter, mais impossible de discerner les traits de son visage. Ses yeux brûlent. Sa gorge est irritée. Dieu seul sait ce qu’il y a dans cette eau, autre que des poissons. Elle ne peut que balbutier, pour remercier son sauveur :
– Merci. Merci.
Elle entend la voix de sa mère à ses côtés.
– Tu m’as fait peur Gabie, j’ai cru qu’on n’arriverait pas à te ramener.
C’est donc ça ? Tout le film de ces derniers instants lui revient : La balade hier au parc, la soirée du soir dans le canapé, puis, ce matin, sa mère et son récit. Les douleurs de son corps qui lui rappellent qu’elle a voulu mourir.
– Vous pouvez remercier votre mari. Il est arrivé juste à temps.
Gabie à peine la force de tourner la tête pour apercevoir derrière elle trois personnes : sa mère, un pompier et Franck.
– Franck, mais je ne t’ai pas reconnu, je, je…
– Ne t’inquiète pas, l’essentiel c’est que tu ailles bien, on en parle après.
– Maman, c’est toi qui ?
La vieille femme hoche la tête.
– Va falloir qu’on vous emmène à l’hôpital madame. »
– Non, ça va, je me sens bien. J’ai juste eu une mauvaise nouvelle et… ». Le choc et ses voies respiratoires douloureuse stoppent Gabie dans son explication.
– Certainement, mais il faut qu’on vous place sous surveillance. Il peut y avoir des conséquences tardives parce que vous avez quand même manqué d’oxygène pendant un petit moment. Ce serait plus raisonnable. Ça rassurerait votre famille.
Cette dernière phrase apitoie Gabie. Elle tourne la tête et regarde ce que le pompier appelle sa famille. Une vieille menteuse en guise de mère et un ex mari qu’elle a rayé de sa vie. Elle hoche la tête de dépit.
– Vous avez peut-être raison. Et puis ça me fera un peu de repos pour aujourd’hui. Je crois que j’ai eu ma dose.
Sur ces mots péniblement exprimés, la jeune femme ne parle plus et ferme les yeux. C’est ainsi que Gabie passe une nuit sous surveillance à l’hôpital. N’ayant pas de développé de complication, elle repart le lendemain avec quelques consignes et une ordonnance d’antidépresseurs. Elle fait appeler Franck par l’agent d’accueil puis sort l’attendre sur le parking. Il est déjà au courant de son geste désespéré et c’est la seule raison pour laquelle elle l’appelle lui et pas une de ses amies.
C’est là qu’elle est interpellée par l’odeur des cigarettes fumées par quatre personnes devant la porte automatique à l’entrée. Elle en voudrait bien une. La dernière fois qu’elle a fumé, c’était il y a plus de dix ans. Et c’était purement récréatif. C’était l’ami de ses verres de whisky lorsqu’elle sortait avec ses copines le samedi soir. Elle ne sait pas si Franck a jamais su. C’était l’une de ses premières libertés. L’odeur l’appelle et elle marche en direction du petit groupe. Elle se focalise sur un patient seul. Les autres sont en grande conversation donc plus difficiles à aborder. Elle s’approche de lui. Il porte une camisole. Il a l’air très négligé mais bon.
– Excusez-moi vous auriez une cigarette s’il vous plaît ?
Malgré la voix mielleuse de Gabie, l’homme la dévisage et la regarde de haut en bas.
– J’suis pas sûr, t’es qui, toi ?
– Et bien moi, c’est Gabie fille d’un violeur, et toi ?
L’homme laissa échapper sa cigarette de sa bouche. Celle-ci tombe au sol, puis roule jusqu’au caniveau à leurs pieds. Gabie et lui-même, d’abord surpris, finissent par éclater de rire.
– Tu blagues, hein ?
– Ah non, pas du tout. D’ailleurs, j’ai même essayé de me suicider mais j’ai pas réussi. Ça n’a pas l’air aussi facile que ça en a l’air. Mais comme ma mère avait appelé mon ex mari sans me le dire, c’est lui qui m’a sortie de l’eau. Enfin une histoire tordue, tu vois quoi …
L’homme lui tend une cigarette. D’une main, il allume le briquet et le porte à la cigarette que Gabie tient dans sa bouche, et de l’autre, il protège la flamme.
– Du coup, Heureusement qu’il est venu ton ex-mari. Il s’est pas dit : cette vieille connasse. J’en ai rien à fiche.
– Ouais, tu peux le dire, surtout que c’est moi qui l’ai quitté. Lui, il serait bien resté.
– Oh ben merde alors ! Moi, je serais pas venu, je te le dis. Tu servirais de repas aux poissons.
Gabie le regarde très étonnée. Ce type est franc, mais à bien y réfléchir, si elle est honnête avec elle-même, elle aurait fait de même. Qu’est ce qui a fait que Franck soit venu ? Pourquoi sa mère l’avait elle appelé ? Se doutait-t-elle qu’elle essaierait de se suicider ou de faire un truc complètement fou ? Il est venu quand même. Il est venu.
– Il faut pas que t’essaies de te suicider pour les conneries des autres.
– Facile à dire.
– Moi, je suis là parce que je me suis pris une cuite et je suis tombé dans les escaliers du métro. J’ai roulé tout en bas. Je me suis ouvert l’arcade, ça pissait le sang. Les gens ont commencé à crier. Bon, ils ont rameuté les pompiers. Et comme je vis dans la rue, ben ici ils me gardent. Et moi j’aime bien parce que du coup je suis au chaud. Je me dis quand même là que j’aurais préféré être le fils d’un violeur, mais avoir un job, une maison, une famille, des enfants.
– Au moins tu sais qui sont tes vrais parents. Tu sais que tu as été conçu dans l’amour.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Tu te crois dans un monde qui n’existe pas. C’est pas toujours l’amour qui unit les gens, ça peut être l’ivresse, l’ennui, la tromperie. Et si tu regardes bien, ce qui unit les gens peut les séparer.
Un silence s’installe de nouveau. Ils tirent chacun sur leur cigarette en silence. C’est comme si chaque bouffée relâchait dans l’air une partie de leurs malheurs.
– Tu crois que je me plains trop ?
– Non. Je crois juste qu’il faut que tu te cases quelque part. Que tu voie ton problème à l’échelle du monde et plus à ta petite échelle à toi.
– Ça veut dire quoi ça ?
– Ça veut dire qu’il y a différentes façons de penser quand on a un problème. Si tu continues de te dire : Je suis la fille d’un violeur, ma vie est un enfer. Tu vas tout voir en noir. Peut-être que tu peux te demander comment ils font les autres qui sont dans ton cas. Des fois, nous on se réunit entre potes du quartier. Un boit nos meilleures bières chaudes, mais on s’en fout pourvu qu’on ait l’ivresse. Et finalement, on en a pas mal des points communs. En fait, tout le monde a des problèmes. Quand j’entends certaines histoires, je me dis, putain, moi, je me serais déjà fichu en l’air. Et pourtant, je vois la personne, elle est là devant moi, elle me raconte ses trucs et elle fait des projets, elle a des plans, elle veut sortir de la rue. Alors je me dis, mais moi ? J’ai pas eu toute cette merde à gérer. Alors je devrais m’en sortir aussi ? Peut-être que ton géniteur c’était une merde, mais toi, t’es pas ton géniteur ! Et en plus avant tu le savais pas. T’as bien réussi des choses, t’as pas l’air de vivre dans la rue, toi. T’as vu ton sac et tes sapes ?
Gabie penche la tête pour se regarder. Elle n’a jamais pensé qu’elle pouvait renvoyer l’image d’une personne sophistiquée. Il venait de lui prêcher sa bonne parole de la rue. Peut-être était-ce un tissu de conneries. Mais en même temps, quelque chose était en train de se passer dans son esprit. « Il ne me connaît pas et j’apprécie ce qu’il me dit parce que ça vient du fond de son cœur, ça se voit. » Voilà ce que se dit Gabie en cet instant. En tout cas, avant qu’il n’interrompe sa pensée.
– Au fait, je m’appelle René et je traîne toujours du côté de la cathédrale de Créteil, au cas où, à votre bon cœur Madame.
Sur ces mots, René écrase son mégot et se dirige vers l’intérieur. Gabie n’est pas capable de l’expliquer mais elle sent que cette conversation ne la laisse pas de marbre. « Tu n’es pas ton père. Tu n’es pas ton père. » C’est la phrase qu’elle retient. Elle tire plus fort sur sa cigarette, ferme les yeux et répète, « je ne suis pas mes parents, je ne suis pas mon père, je ne suis pas ma mère ».
Elle répète inlassablement cette phrase. Elle sent des murs se dresser autour d’elle. Non pas des murs pour l’isoler, des briques derrière lesquelles se cacher pour pleurer, mais des murs pour se protéger. Des murs pour délimiter son territoire. Créer un espace où vivre sa vie. Un klaxon vient la tirer de sa méditation. C’est Franck.
La voiture de location se gare en double file. Une citadine grise, trois places aux vitres légèrement teintées. Gabie se dépêche pour ne pas faire attendre son chauffeur. En ouvrant la porte, elle sent l’air frais de la climatisation et le parfum que son mari a porté pendant des années. Toujours le même. Boisé, aux notes chaudes et un peu sophistiqué. Gabie se rappelle que Franck ne met ce parfum que dans la grandes occasions.
Est-ce qu’on peut dire qu’une sortie d’hôpital est une grande occasion ? Certainement pas. Franck sort de son siège et fait le tour de la voiture pour récupérer galamment le sac plastique dans lequel la mère de Gabie avait jeté quelques affaires pour la nuit. Il elle s’en va tout mettre dans le coffre puis se rassoit derrière le volant. Gabie se fend d’un merci puis commence à se demander comment vont se dérouler les trente minutes jusqu’à la maison. Mais rapidement, elle soupire et abandonne cette torture de l’esprit. Elle s’affale dans son siège. Au final, elle s’en fiche.
Franck démarre et pour Gabie le compte à rebours de la demi heure commence. Il lui jette quelques coups d’œil, lui demande si elle va bien, mais elle décide ne pas engager la conversation et lui de son côté semble être d’accord. Tout du moins il respecte ce choix car il ne brise pas le silence. Détours, camions, bouchons, puis un pont plus tard Champigny-sur-Marne. Ce n’est qu’au moment de descendre que Gabie brise le silence :
– Au fait, pourquoi ma mère t’a fait traverser la moitié de la planète ?
– Je pensais que tu ne demanderais jamais.
– Je n’étais pas sûre de vouloir savoir jusque-là.
– Elle m’a dit qu’elle avait quelque chose de très important à te dire et que cela pouvait potentiellement ne pas bien se passer. Enfin… que tu aurais besoin de quelqu’un pour t’aider à encaisser. Et connaissant ta mère, je me suis dis que ça pouvait être sérieux.
– Et donc tu es venu, pour ça ?
– Ta mère est très convaincante pour avoir ce qu’elle veut. J’ai reçu un billet électronique et une réservation de chambre d’hôtel par mail. Je dois avouer que j’ai pensé qu’elle voulait nous rabibocher.
– Ca n’arrivera pas !
La réponse de Gabie tombe comme un couperet tant elle est ferme et rapide. Franck sort de la voiture pour récupérer les maigres affaires posées dans le coffre pour cacher sa réaction. La jeune femme fait le tour de la voiture et vient à sa hauteur.
– Où est maman ?
– Repartie. Elle n’a pas eu besoin de changer ses plans puisque le médecin lui a dit que tu irais bien. Elle m’a dit de te dire que tu pouvais l’appeler quand tu voulais.
Gabie sourit en mettant ses mains dans ses poches. C’est bien la mère qu’elle connait. Fidèle à elle-même. S’en est presque rassurant. Elle va bien sûr ne pas l’appeler et profiter du calme pour savoir où elle est en est. Franck la regarde et semble confus. Il ne comprend pas bien ce qui est en train de se passer. Il se sent rejeté. Plus que le jour où il a appris que Gabie voulait divorcer. Il a bien raison sans le savoir.
Cette dernière est en train de penser que s’il ne lui avait pas sauvé la vie, elle penserait qu’il a l’air ridicule avec ce sac dans la main. Peut-être qu’il attend que je me jette dans ses bras ? Que je me remette avec lui parce que j’ai besoin de lui. De ses bons sentiments ou de son argent. Mais les choses ont changé.
– Tu veux monter ?
– J’en sais rien. C’est toi.
– Ok. Et bien je te remercie encore d’avoir fait tout ce chemin pour moi. Je sais que je te dois beaucoup. On se verra une autre fois, dans d’autres circonstances. Ca vaudra mieux.
Franck a l’air tout penaud. Il regrette de lui avoir laissé le choix. Son visage exprime à la fois la surprise et la déception. Il bafouille mais déjà Gabie lui tourne le dos et s’éloigne de lui.
Plus tard Gabie écrira dans son journal : « Je suis née une fois. J’ai porté les douleurs d’une mère et le péché d’un père. Hier, je suis née deux fois. Une porte s’est fermée, puis une autre s’est ouverte. ». Elle laissera aussi une note sur son frigo : « René : cathédrale de Créteil ».
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