Chapitre 10 : Hackeuse
– Mais qu’est-ce qu’il s’est passé là-haut Kyra ? Tu vas me le dire enfin … A quoi je vais être mêlé ?
– C’est compliqué à expliquer. Disons qu’il m’a agressée, c’est tout.
Les mains posées sur la tête, l’épicier commence à tourner en rond. Son regard est hébété. Il paraît choqué. Il y a maintenant un malaise palpable en train de s’installer. Je suppose qu’il ne sait comment réagir à ce que je viens de lui annoncer. Il va falloir que je me fasse à ces silences qui me font me sentir mal. Cette ambiance morbide, cette chape de plomb qui s’abat d’un coup sur moi me brisant presque à chaque fois la nuque.
Pendant que celui que je considérais tant plonge dans quelque chose qui visiblement lui fait peur, moi je remballe mes courses. Je ne vais tout de même pas rester là, à le regarder. Peut-être qu’il ne voudra plus me parler, comme mes prétendues amies dont je n’ai plus de nouvelles. L’image de l’oncle parfait s’est évaporée en quelques minutes. En face de moi, j’ai un inconnu. Sa gentillesse, son visage doux, tout s’est envolé. C’est aussi ce qui est bien avec la famille que l’on se désigne soi-même.
On peut les juger pour leurs actes et n’avoir aucun remord à leur retirer le titre qu’on leur avait donné. Personne ne peut nous accuser d’être une mauvaise personne pour leur reprendre ce qui ne leur est plus dû. Alors que je jette négligemment deux billets de vingt euros sur le comptoir pour payer mes courses et je tourne déjà les talons lorsque notre ami sort de sa torpeur et balbutie :
– Kyra, tu ne peux pas ramener la police ici. Mes papiers ne sont pas tout à fait en règles. L’immigration pourrait me renvoyer chez moi.
Au fur et à mesure qu’il s’adressait à moi, le volume de sa voix diminuait. Il a fini sa phrase sur un chuchotement à peine audible.
– Vous vous appelez comment ?
– Nicholas
– Et bien Nicholas, vous pouvez être tranquille. La police ne viendra pas vous poser de questions. Je gère la situation.
Je ne récupère pas ma monnaie et sort du magasin. Je n’accorde même pas un regard à celui que je portais dans mon cœur, je prends le chemin de mon appartement avec le pas lourd. Ce nouveau statut de victime est écrasant et plus il plus prend forme, plus il m’épuise. Il me transforme en cadavre tant il me suce le sang avec l’avidité d’un vampire.
A mes dépends, il s’exfiltre de la boite dans laquelle je crois pouvoir l’enfermer. Il m’oblige à le confier à demi-mot, à avouer ce qu’il s’est passé cette fameuse nuit de juin. Ce qui par honte m’enlève toute possibilité de reprendre une vie normale. Je sais bien que je n’ai rien fait pour mériter cela, je n’ai transgressé aucune loi mais cette humiliation, bien réelle, c’est moi qui l’expie alors que ce devrait être William. S’il disparaissait de la surface de la terre, j’aurais peut-être la paix.
En ouvrant la porte de mon appartement, une vapeur chaude me saisit. Je n’ai pas aéré et le soleil de l’été à rapidement fait monter la température à l’intérieur. Il y a également une odeur de ranci. Ce doit être un aliment qui traine dans la cuisine ou une poubelle pas vidée. Je sais que ce n’est pas moi, une fois de plus c’est mon trauma qui me fait savoir qu’il est là.
Les jours où je n’ai pas envie de me laver et où la simple idée de me toucher les cheveux m’insupporte, je sais qu’auparavant cela ne m’était jamais arrivé. J’aimais toujours être coquette et je dépensais une petite fortune dans les magasins de beauté tous les mois. Je passais des heures dans la salle de bain à faire des changements de tenues ou de coiffures à n’importe quel moment de la journée.
Je n’ai pas forcément envie de redevenir cette fille, celle dans le miroir. Je veux juste retrouver la paix intérieure et quelque part l’innocence qu’elle avait la chance d’avoir. Pour cela je dois être méthodique et je dois commencer par m’attaquer à Alma . Tout du moins m’en prémunir après l’histoire de l’autre jour, juste pour m’assurer qu’elle ne me nuira pas.
Je n’ai jamais piraté de boîte mail auparavant. Mon avantage est que celle du bureau est facile à pirater car je connais son mail et son mot de passe. Il n’y a pas non plus de double ou de triple identification pour des raisons de sécurité. Je n’ai jamais connu Alma très précautionneuse donc il y a forcément des choses qu’elle y a laissé traîner et qui vont me donner du grain à moudre.
L’identification est rapide et je me retrouve devant plus de cent pages de mails en tous genres. Il y a surtout des mails professionnels mais après dix bonnes minutes à lire des objets plus où moins explicites, me voilà devant « Hot boys du 92». Je ne peux pas m’empêcher de laisser échapper un rire sonore. C’est machiavélique mais ça me fait tellement de bien. Je ne savais même pas que cette activité était autorisée au point d’avoir un site avec services et factures. J’avais dans l’idée que ce soit sous le manteau, de la main à la main ou encore du bouche à oreille.
Je me plonge dans la lecture de ce mail avec délectation. Ce n’est ni plus, ni moins qu’une réservation pour des escorts boys. Alma aurait réservé un certain Manuel, il y a dix jours. La facture indique un montant de cinq cent euros. Pas mal pour une simple commerciale, en tout cas, moi, je n’aurais pas pu me permettre une telle dépense pour des galipettes. J’ai presqu’un goût de pain au lait tout chaud dans la bouche tant je me délecte. Il n’y a aucune indication concernant la durée, ni la nature des services qui lui ont été fournis mais c’est sûr qu’il ne s’est pas contenté de lui étaler du beurre sur ses tartines.
Je clique sur le logo de la société pour atterrir sur leur site internet. Peut-être que je vais en savoir plus de cette façon. J’arrive, il faut le dire, sur une page assez glauque. Le fond est tout noir et quelques zones de textes ça et là, en blanc ou en dorée viennent rehausser le tout. Enfin, c’est ce que la personne qui en est à l’origine doit se dire. Il y a également des photos d’hommes de tous âges, je suppose qu’il en faut pour tous les goûts, dans divers habits, du plus classe au plus dénudé. La nature des services ne fait donc aucun doute à partir de cet instant.
Je me dirige vers la liste des services et là je ne suis pas déçue… D’accompagnement et visite de la capitale on passe rapidement à massage, sensualité et érotisme. Je me frotte les mains et revient à sa boite mail pour imprimer ladite facture. Comme mes compétences en larcins semblent s’accroitre à vu d’œil, je décide de lancer une petite recherche avec le nom de l’entreprise. Je ne peux que me frotter les mains en réalisant qu’il y a six résultats, six factures avec six dates différentes. Je me surprends à crier :
– Mon Dieu, t’es une bonne cliente ma vieille !
J’imprime toutes mes preuves et je les place dans un dossier sur lequel j’écris de ma plus belle écriture : Alma, tiens toi tranquille.
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