Chapitre 11 : La garçonnière

Arrêté au pied d’un cossu immeuble Haussmannien du quinzième arrondissement, le chauffeur dévisage William dans le rétroviseur intérieur avant de lancer :

– Quarante huit euros monsieur, s’il vous plait.

– Humm d’accord, répond William alors à l’arrière du véhicule.

Etant donné la gêne occasionnée par son accoutrement, notre passager essaie de faire court.

– Ecoutez, on m’a tout volé pendant mon séjour à l’hôpital. D’où cette tenue.

Les yeux des deux hommes parcourent alors la grotesque tenue de bas en haut, avec un arrêt sur ses jambes poilues. Le visage du chauffeur affiche clairement du dégout mais il ne dit mot. Il ne sait pas si toute cette histoire est vraie, mais il ne veut pas non plus le savoir, pourvu qu’il soit payé. Avoir déposé William devant cet immeuble cossu, dans ce quartier cossu, ne le rassure pas plus que ça. C’est peut être le début d’une entourloupe.

– Attendez-moi ici, je reviens avec l’argent. Il est dans mon appartement, sous les toits. Faites moi confiance, je ne veux pas de problème.

A peine eut-il prononcé ces mots que William sorti de la luxueuse berline allemande, sans attendre la réponse du chauffeur, en tenant le bas de sa blouse qui était aux prises avec le vent. Il couru vers l’entrée – non sans susciter des regards inquisiteurs – et en composa le code, toujours le même, depuis plus de deux ans.

L’immeuble étant majoritairement occupé par des couples âgés peu enclins à changer régulièrement le code d’accès par peur de l’oubli, notre garçon fait mouche. Ce dernier se rappelle encore que les habitants le griffonnait sur des petits bouts de papiers qu’ils perdaient ensuite dans la hall ou dans l’ascenseur.

Une fois les boîtes aux lettres et la deuxième porte du hall passées, William monte dans l’ascenseur. Un ascenseur à une place, avec un décor en fer forgé qui permet de contempler les six étages au fur et à mesure de la montée. Une fois l’ascension dans cet espace étroit terminée, il grimpe quatre à quatre l’escalier menant aux chambres de bonnes sous les toits.

La sienne est la dernière, tout au fond du couloir où les appartements, rénovés pour la plupart, se distribuent en enfilade. Mais avant de pouvoir accéder à son entre, il faut que notre ami se faufile dans une cavité murale fermée par une petite entrée coulissante, presque invisible, débouchant sur un petit local technique dans lequel on ne peut rentrer qu’en rampant.

C’est là que William a l’habitude de cacher un double de ses clefs. L’expérience de soirées arrosées avec perte voire vol de ses effets personnels furent sa spécialité. C’était bien les rares fois, où il pouvait s’avouer victime de quelque chose. Ainsi, il s’engouffre dans ce trou poussiéreux à quatre pattes. Heureusement à cette heure de la journée, les étudiants ou jeunes cadres qui occupent les chambres à cet étage sont au travail. Il compte trois poutres puis lève la main pour tâter le revers de la troisième et c’est là qu’il trouve ce qu’il cherchait. La clé. Toujours collée là, par du ruban adhésif. Il s’empare de ce qu’il est venu chercher et repart à reculons dans la même position.

Après avoir ouvert l’appartement et respiré à pleins poumon l’odeur de renfermé et de poussière qui flotte dans l’air, William ouvre frénétiquement les tiroirs tel un cambrioleur. Il en renverse le contenu sur le sol. Il faut absolument qu’il trouve de quoi payer sa course. Il n’est pas question qu’il rajoute un délit à son arc, pas celui là. Ce serait bien trop stupide. La recherche s’avère peu fructueuse car William ne trouve que quelques pièces pour une valeur de dix euros en tout et pour tout.

Il s’attaque à la penderie et fouille méticuleusement dans la poche de chaque vêtement dans l’espoir d’y trouver quelque chose. Jackpot, dans la poche d’un bombers vert kaki : un liasse bien épaisse de billets de vingt-euros. C’est largement de quoi payer la course. En un temps trois mouvements, il se change et enfile un bermuda ainsi qu’un t-shirt. Il constate qu’il a un peu grossi depuis la dernière fois qu’il a porté ces habits mais là n’est pas le plus important.

Il doit être en bas dans la minute pour que le chauffeur ne pense pas qu’il s’est évaporé dans la nature. Il prend soin de mettre sa clef – acrobatiquement dénichée – bien au fond de sa poche avant de dévaler les escaliers dans le sens de la descente. Il sait qu’ainsi, il ira bien plus vite que cet ascenseur d’un autre siècle. En ouvrant la porte du hall, il distingue clairement le chauffeur qui a visiblement abandonné sa voiture en double file, la main à l’horizontale au dessus des yeux en train d’essayer de guetter des mouvements depuis l’extérieur. Il est presque étonné de voir réapparaitre son client.

– Voilà monsieur, désolé de l’attente. Et surtout gardez la monnaie.

– Humm…

L’homme avait vérifié que les billets n’étaient pas des faux en les exposants à la lumière du soleil, puis avait tourné les talons sans remercier pour son généreux pourboire. William quant à lui est soulagé d’avoir réglé sa note, il peut maintenant s’en aller dans sa garçonnière.

Celle où il habitait il y a deux ans, quand il n’avait rien d’autre à gérer que la fête et ses études. Son brillant cerveau lui permettait alors de mener à bien ces deux activités en ne dormant qu’une à deux heures par nuit. Il passait son temps en boîtes de nuit entouré de femmes à boire des quantités phénoménales d’alcool. Ses amis n’étaient pas en reste. Il y en avait toujours un, si ce n’était William lui-même, qui sortait son petit sachet de cocaïne ou une autre drogue de laboratoire. La fête prenait alors une autre dimension, ringardisant les fumeurs de marijuana.

C’est là qu’il a commencé à fréquenter des personnes moins recommandables. Ses moyens, quasi sans limite, le plaçaient haut dans leur estime, mais passons… Avant de repenser à cette partie de sa vie en se complaisant dans la nostalgie, William doit nettoyer ses quinze mètres carrés pour les rendre vivables. L’odeur de ranci va partir par la fenêtre mais pas la poussière.

Il nettoie et range. Il trie et organise. Ce sera sa planque. Personne ne sait qu’il y habite actuellement et elle n’est pas à son nom. Ses amis d’il y a deux ans ne sont pas mêlés à ces affaires actuelles donc ils ne devraient pas croiser le chemin de la police pour leur révéler son adresse potentielle. Enfin, ses parents étant morts, eux non plus ne pourraient parler de lui à personne.

C’était tout de même une époque particulière, une existence d’amitiés par intérêts avec, en fond, des parents peu présents, toujours entre deux voyages. Ils communiquaient autant par téléphone que par comptes en banque interposés. Ils ne savaient guère où se trouvait William lorsqu’il n’était pas en cours ou qui étaient ses amis. Ils faisaient mine d’être sévères lorsque les voisins se plaignaient de la musique trop forte en provenance de sa studette, mais après la brutalité absurde aboyée au bout du fil, le cerbère parental retournait à la niche rapidement.

Une fois le ménage terminé et les sacs poubelles évacués, William se jette dans le canapé-lit et regarde autour de lui. L’ensemble est sommaire : une cuisine, un  petit réfrigérateur – qui ne demande qu’à être rempli – et une table basse branlante à côté de laquelle repose son unique chaise pliante.

Il y a encore quelques jours il donnait tout pour que son plan soit mené à exécution. Il avait vraiment envie de finir en beauté en se donnant la mort. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il a envie de vivre, mais il ne sait pas pourquoi. L’idée de savoir ce que fait Kyra là tout de suite le titille. Et s’il la retrouvait ?

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