Chapitre 12 : Le prédateur

Le plan est de s’approcher le plus possible de chez elle et de se mettre en planque quelques heures, de voir si il y a du mouvement ou s’il est possible de l’apercevoir entrant ou sortant de son immeuble. Le graal serait de la prendre en filature.

De sa garçonnière du quinzième arrondissement à la rue Villot dans le douzième, il n’y a qu’une petite demi heure. William emporte dans son sac un livre qu’il ne lit finalement pas car il est trop occupé à se demander ce qu’il ferait si par un heureux hasard, pour lui bien évidemment, il croisait sa belle. C’est ainsi qu’il se représente Kyra dans son esprit malade. L’histoire ne nous dit pas s’il se prend pour une bête ou un prince charmant, mais forcément, il doit y avoir un peu des deux en lui. Les stations de métro puis de RER défilent mais il est captivé par l’idée d’une rencontre.

Cette éventualité le met diablement en joie et sans s’en rendre compte, il esquisse un petit sourire. Une femme âgée assise en face de lui le trouve au demeurant charmant et ne se doute absolument pas de quel type d’homme elle a en face d’elle. Il faut dire que William présente bien et tant qu’on a pas vu son côté sombre, on ne peut absolument pas se douter de ce dont il est capable. Elle lui rend son sourire en se disant que tout bonnement, il reste encore des personnes bien agréables dans ce pays.

C’est à se moment que le jeune homme se rend compte qu’il est scruté par la passagère. Il incline la tête mais ne dit mot. Il est bien étonné de la réaction de celle-ci. Il y a quelques mois lorsqu’il était au fond du trou, personne ne lui souriait ou ne lui avait ne serait-ce que tendu la main. Il était rendu, par sa dépression, transparent voir repoussant. De plus, cette vieille ne correspond en rien au style de femme qui l’intéresse et le fait frissonner, le genre de femme pour laquelle il est prêt à risquer la prison ou dans un geste chevaleresque, sa vie.

Le génie du mal en lui se demande quel sort il pourrait bien lui réserver ? Il l’observe curieusement, à tel point que la vieille ravale son sourire. Elle a l’air d’avoir un embonpoint qui gène sa démarche, elle ne pourrait pas aller bien loin s’il la poursuivait. Mais à quoi bon se fatiguer pour une prise si peu jubilatoire, il suffirait de jouer au gentil voisin, ou au citoyen serviable pour l’amadouer et lui flanquer deux coups derrière la tête et obtenir ainsi sa reddition.

Quels jeux complexes ou quel scénario frémissant pourrait-il élaborer avec une prise aussi flasque ? Avant de s’attaquer à Kira, William avait fait plusieurs plans. Tous plus alléchants les uns que les autres. Mais dans ce cas précis, le butin serait insipide et pas à la hauteur de ce qu’il a prouvé être capable de faire. Il s’en rend compte maintenant : la drogue, le tatouage et cette déambulation dans la Paris en prenant le risque de la ramener chez elle était un plan magistralement orchestré.

– Madame, vous ne devriez pas sourire aux inconnus.

Il s’est penché en avant pour jeter cette phrase à la femme en face de lui. Il a bien observé son visage. L’espace d’un instant, on aurait cru que le frisson qui l’a parcourue avait défroissé son visage ridé. Son teint blêmit et il est certain que si ses cheveux n’étaient pas coiffés en chignon,  ils seraient maintenant dressés sur sa tête. Le hasard faisant bien les choses, le train arrive à la gare de Lyon. William et la vieille dame se lèvent d’un bon, au même moment.

La vieille dame surprise se rassoit en un éclair. Manifestement, elle a peur. William lui se dirige vers la porte en jetant de furtifs regards vers elle et en espérant croiser son regard. Il tire une joie non dissimulée de la frayeur qui s’infiltre dans les veines de cette femme qui maintenant s’accroche à son sac comme à une bouée. En sortant du train, il s’arrête à côté de la fenêtre où la vieille dame encore assise, ne voulant absolument pas l’apercevoir, avait déjà tourné la tête.

Il cogne alors sur la vitre avec son index pour attirer son attention. C’est chose faite car il fait sursauter la malheureuse. Il avait tellement rapproché son visage du carreau que lorsqu’elle se tourne vers lui un cri de surprise lui échappe. William n’entend rien bien sûr, le métro est un endroit bruyant, mais il voit sa petite bouche rose former un o puis se pétrifier, ainsi qu’une main se poser au niveau de ses cordes vocales comme pour étouffer les sons qui voudraient s’en échapper. C’est alors que la sonnerie du train retentie avant que les portes ne se ferment. Notre prédateur, très amusé par ce petit jeu, se met à rire. Il est maintenant gonflé à bloc et il se dit que les choses sérieuses, c’est-à-dire Kyra, peuvent commencer.

Il emprunte les escalators et se retrouve vite à l’air libre. Il ne prête pas attention au flux de personnes qui l’entoure. Il est déjà très concentré et son désir est de faire profil bas. On ne sait jamais, peut-être Kyra est-elle, en ce moment même, en train de descendre les escaliers du métro ou est-elle juste derrière lui dans les escaliers menant à la sortie. Il la joue donc fin limier lorsqu’il rejoint la rue. Il rase les commerces tout en jetant un œil furtif à l’intérieur au cas où sa proie s’y trouverait, en train de faire ses courses. 

Il arrive au pied de son immeuble et regarde dans le hall : il n’y a personne. L’endroit est sombre et stratégiquement, le risque est trop grand d’attendre devant  tel un vendeur à la sauvette. Notre ami décide donc d’aller s’installer de l’autre côté de la rue, dans une boulangerie qui fait également salon de thé.

Le décor est minimaliste mais très chic. Les boiseries sont peintes en noir et toute la boutique est éclairée de forts spots qui font briller le glaçage des pâtisseries comme des pierres précieuses. William choisit un éclair au chocolat et demande ensuite au moment de payer un café. Après avoir précisé qu’il consommerait tout cela sur place, voilà William se dirigeant vert les places assises avec un petit plateau sur lequel sont posés les éléments de sa commande.

Il choisit d’abord une première table, mais il se rend vite compte qu’elle permet de bien voir l’entrée de l’immeuble, mais n’offre pas un poste d’observation optimal sur l’appartement de Kyra. L’idéal étant d’avoir une vue sur les deux, il en teste trois autres avant de trouver son bonheur, non sans éveiller les soupçons de la boulangère qui est en train de nettoyer. Elle comprend vite qu’il n’est pas là uniquement pour un petit quatre heures.

Elle regarde dehors et essaie de deviner ce que William surveille. Son regard fait ainsi plusieurs va-et-vient, entre le jeune homme et l’extérieur. Celui-ci s’en rend bien compte mais reste silencieux. La boulangère un tantinet curieuse, nettoie la table – déjà propre – juste à côté de la sienne et lui lance :

– Vous attendez quelqu’un on dirait ?

– Non, pas du tout. Je dirais plutôt que quelqu’un ne m’attend pas…

Il avait volontairement laissé trainé cette phrase avant d’ajouter :

– Les femmes de nos jours, toutes infidèles !

La boulangère avala sa salive bruyamment. Il avait visiblement tapé dans le mille et l’effet de surprise était au rendez-vous pour le plus grand plaisir de notre ami. Il se délectait, comme quelques minutes plus tôt dans le métro, de sa fourberie. Il scrutait le visage de la jeune femme qui était maintenant rouge écarlate. Il avait aboli sa curiosité et elle essayait de se faire toute petite.

William interprétait cela avec la plus grande subjectivité, comme un signe que la boulangère, elle-même, était infidèle ou l’avait déjà été. Il pourrait la punir pour cela, mais deux butins dans la même rue, qui plus est l’une en face de l’autre, cela ne l’émoustillait pas. Il n’était pas l’esprit à ce point fainéant qui tenterait l’expérience. Il sorti son livre de son sac et commença à siroter son café dans lequel il avait mis trois sucres. Il laissa l’éclair pour plus tard afin d’avoir une bonne raison de s’éterniser dans les lieux.

Après plus de cinquante pages lues et sa pâtisserie engloutie, il n’y avait toujours aucun signe de Kyra. William se demanda si celle-ci avait déménagé. Pourtant rien ne semblait avoir été réaménagé sur son balcon comme l’aurait certainement fait un nouveau locataire. L’absence de lumière à l’intérieur de l’appartement alors que désormais le soleil diminuait était signe que personne n’y était en ce moment.

Persuadé d’avoir fait chou blanc, William range son roman et s’apprête à sortir lorsqu’il reconnait la silhouette de Kyra entrant dans le hall. Un sourire s’affiche instantanément sur son visage. Il traverse la rue à toute vitesse sans prendre la précaution de regarder si des voitures pouvaient le heurter. La porte d’entrée ne s’est pas encore refermée et Kyra s’engage déjà dans l’escalier.

William en bloque la fermeture avec son pied et attendant que la jeune femme s’éloigne encore un peu. Il entre ensuite dans le hall et prend une grande respiration. Il reconnait le parfum de la jeune femme dans l’air et cela lui fait bouillir le sang de volupté. Le voilà en train de respirer bruyamment à pleins poumons. Chaque inspiration est suivi d’un petit gémissement de plaisir. Malheureusement ce moment bonheur doit s’arrêter car William entend une porte claquer de l’autre côté du hall, signe que quelqu’un se dirige vers lui. Il doit s’en aller mais se promet déjà de revenir.

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