Chapitre 13 : Déterminé

Il y a bien longtemps que William n’avait pas senti une telle émotion. Son sang pulsait dans tout son corps. Il était sur un nuage, peut-être même lévitait-il dans la stratosphère. Le parfum de Kyra flottant dans l’air l’avait tellement stimulé que ses muscles s’en trouvaient tous tendus. Son esprit était chamboulé au point qu’il ne voyait personne sur le chemin du retour. Il marchait comme un robot pendant sa correspondance et a retrouvé le chemin de sa garçonnière par automatisme.

Dès le lendemain, il prévoit de tenter de nouveau une rencontre. Il aimerait être là lorsque Kyra s’apprêtera à sortir de son immeuble. Sera-t-elle pétrifiée ou heureuse ? Il faut dire que William qui ne l’a pas revue depuis le fameux soir, ne sait absolument pas comment « sa douce » a accepté la situation, le tatouage ou son argent. 

Arrivé à son studio, William est dans un état second. Il exulte. Il va de la fenêtre à la porte d’entrée et de la table au canapé. Il se passe la main dans les cheveux et affiche un sourire presque maniaque. Le jeune homme se rend bien compte que la température monte en lui et qu’il doit se calmer. Il décide de fumer un joint qui trainait dans un tiroir. Il arrose sa soirée des fonds de bouteilles d’alcool qu’il trouve dans les placards. Le tout a une saveur rance, mais l’ensemble fait l’affaire afin de ralentir ses pensées, stopper son excitation et éviter les pulsions. Il s’endort d’ailleurs sur son canapé-lit sans l’avoir déplié. Son sommeil est semblable à un black out.

Le lendemain matin, lorsque qu’une chaude lame de soleil le réveille, il ne se rappelle pas de toute sa soirée. En tout cas, son cerveau élude la grande agitation et le sentiment de perte de contrôle. Encore un peu dans le brouillard il cherche quelque chose à se mettre sous la dent. Il n’y a rien de frais mais qu’à cela ne tienne, une petite conserve de maïs sur laquelle il met la main fera l’affaire. Il reste du café lyophilisé et le micro-onde fonctionne, c’est bien assez pour un petit déjeuner.

Au fur et mesure que son cerveau dépourvu des vapeurs d’alcool et de drogue se réveille, ses pensées se focalisent de nouveau sur Kyra. Cette fois ce n’est pas le maniaque débordé par ses émotions qui prend les commandes mais l’homme froid et calculateur. Il faut retourner rue Villiot et rencontrer Kyra. L’issue importe peu, William est prêt à tout : il peut être sentimental, amoureux ou passionné mais il peut aussi être dur, belliqueux ou cruel. Tout dépendra de la réaction qui l’accueillera. Ce sera la main pour une caresse ou la lame pour la faire taire.

A l’idée de devoir se battre ou devoir maîtriser Kyra, il se met à faire des pompes, puis des sprints sur place pour faire monter ses pulsations, il continue avec des burpees et il recommence son cycle avec des pompes et encore des sprints où ses genoux montent de plus en plus haut et où ses burpees le font grimacer de douleur. Il ne s’arrête que lorsque son maïs et son café remontent dans sa gorge.

Il file dans la douche et poursuit ses réflexions plongé dans la vapeur de l’eau chaude, l’acide gastrique attaquant son œsophage. Puis vient le moment de savoir ce qu’il va mettre pour rencontrer Kyra. Pas trop formel mais pas trop décontracté. C’est une véritable séance d’essayage d’anciens vêtements qui commence. La moitié de sa penderie ne lui va plus ou ne flatte plus sa silhouette de dragueur.

Il opte finalement pour un pantalon noir et une chemise, de la même couleur, avec une coupe large et des manches longues. C’est l’idéal quand on passe d’un sous bois à une cache sous les toits, en passant par l’hôpital et que l’on a peu pris soin de soi au point d’avoir désormais des poignées d’amour. Sa silhouette ne lui plait pas car elle ne correspond pas à l’image qu’il souhaite renvoyer. Celle d’un homme qui a ce qu’il veut quand il veut et qui est affuté autant du corps que de l’âme.

Aujourd’hui Kyra aura l’œil de la tempête. La zone calme mais traitre. L’accalmie avant que le sournois vent s’engouffre à nouveau, perfide et calculateur, avant que dans un mouvement impitoyable et dévastateur il prenne le contrôle de sa vie et en fasse ce que bon lui semble, comme si elle n’était qu’une poupée de chiffon dont il est l’heureux propriétaire. Tout cela est bien glacial mais c’est William.

Notre ami arrivé dans le désormais familier douzième arrondissement s’installe à une table de la boulangerie après avoir passé commande. Cette fois-ci, personne ne l’épie. Au fur et à mesure que le café brulant qu’il a payé coule dans gorge, il se galvanise : il ira sonner à sa porte. Il est certain qu’elle est là, ayant assisté au spectacle de sa bien aimée ouvrant ses volets. A sa montre il est bientôt dix heures, il ne faut pas qu’il tarde sinon il la croisera dans les escaliers s’en allant pour le travail ou faire il ne sait quoi. Il débarrasse son plateau et quitte la boulangerie. Il traverse la rue sûr de lui.

Il se poste à quelques mètres de l’entrée, attendant que quelqu’un entre ou sorte de l’immeuble afin de se glisser derrière lui. Il aurait bien mémorisé le code s’il y en avait un, mais il faut un badge d’accès. Sa bonne fortune viendra de la factrice. Il l’a repérée dès l’angle – côté quai de la Rapée – s’arrêtant à chaque numéro et distribuant son courrier. Elle a le sourire et semble avenante, ce ne sera donc pas un problème. C’est sans doute un jugement rapide mais William sait sur quel type de personnes son côté charmeur a le plus d’effets.

Il s’éloigne donc du bâtiment et attend caché derrière une fourgonnette pour pouvoir donner l’impression d’arriver fortuitement. Son plan fonctionne à merveille et la jeune femme n’y voit que du feu. Elle lui demandera même s’il est monsieur Duplan à qui elle doit visiblement remettre un pli. Absolument pas perturbé dans son projet, William répond par la négative et lui souhaite une bonne journée. Il passe la deuxième porte du hall et s’engouffre dans l’escalier.

Il monte les marches deux par deux jusqu’au troisième étage. Son cœur qui était jusque là trop calme se réveille. Le sentir palpiter fait naître un sourire sur ses lèvres. C’est essentiel pour que son âme glacée ressente l’enjeu de ce qui est en train de se passer. Il colle d’abord une oreille sur la porte pour entendre ce qui se passe à l’intérieur de l’appartement. Tout est calme et s’en est presque décevant. Il choisit de ne pas utiliser la sonnette mais de frapper trois coups bien secs avec ses phalanges. A cet instant dans l’appartement, un silence, puis des bruits de pas se font entendre. Ceux-ci se rapprochent de la porte sur laquelle il n’y a pas de judas. Le moment de la confrontation arrive enfin, William va-t-il garder son sang-froid ou cèdera-t-il à ses pulsions ?

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