Chapitre 14 : Il ne paie rien pour attendre
— Oui ? C’est pourquoi ?
Kira avait ouvert la porte en trombe comme si elle avait été dérangée et qu’elle s’apprêtait à expédier l’intrus qui avait frappé. Elle avait cependant pris la précaution de rester protégée derrière la porte, ne laissant que sa tête dépasser.
— Commissaire Benjamin. On nous a signalé un homme qui rode dans le quartier et agresse des femmes. Nous faisons du porte à porte pour savoir si vous, ou l’une de vos colocataires avez entendu parler de quelque chose à ce sujet.
Pendant qu’elle écoutait son interlocuteur, Kira le détaillait de la tête aux pieds. Son allure élancée, quoique légèrement corpulente, semblait correspondre à celle d’un officier de police. Sa tenue : un jean un peu usé avec un t-shirt recouvert d’une parka ressemblait à celle de tous les policiers de séries policières françaises. Le teint blafard et la barbe de deux jours faisaient négligés mais ce n’était qu’un détail.
William quant à lui ne pouvait voir de Kira que son visage et ce que semblait être la manche, blanche, de son T-shirt. Il lui avait tendu pendant une fraction de seconde ce qui ressemblait fort à une carte de police. Une fausse carte imprimée d’internet, montrée à toute vitesse, qui avait déjà fait son effet par le passé. William n’aurait certainement pas conservé ses tickets de caisse mais ce genre de, disons, laisser passer, trainait toujours dans les tiroirs de sa garçonnière.
— Vous parlez de quoi comme agression ? murmura Kira, soudainement moins pressée.
— Je parle de femmes qui se feraient droguer dans des bars et ramener chez elles.
— Droguées, ramenées chez elles, et c’est tout ?
— C’est déjà pas mal non ?
William n’a pas pu s’empêcher d’émettre un petit rire, mais à la vue du visage décontenancé de Kira, il comprend qu’il a fait une erreur et se reprend vite. Disons que Kira est assez mal placée pour juger de la dureté de sa tâche. Il se rappelle tout le mal qu’il a eu à mettre la drogue dans son verre sans se faire prendre dans ce minuscule bar où les gens se marchaient littéralement sur les pieds, puis la ramener chez elle, la tatouer et la mettre dans son canapé. C’est quand même dingue qu’elle n’apprécie pas toute la peine qu’il a pu se donner. Mais trêve de réflexion, il doit tout faire pour se retrouver à l’intérieur et quitter ce palier où un voisin pourrait le voir en descendant les escaliers. Cette dernière préoccupation l’empêche de comprendre ce que Kira avait vraiment voulu dire. « Ont-elles été seulement droguées et ramenées chez elle ? » aurait été une meilleure façon de formuler sa pensée, mais il était exclu qu’elle éveille les soupçons de celui qu’elle croit être un agent des forces de l’ordre. Pourtant, elle aimerait bien savoir, car s’il s’agit du même homme, elle pourrait enfin découvrir si ses craintes d’avoir subi des choses plus grave est avérée.
— Ecoutez, on ne peut pas discuter de ça sur le pas de la porte. C’est un sujet, hum, sérieux, je devrais sans doute entrer.
La requête du dit policier effraie Kira, qui fuit désormais la compagnie des hommes quels qu’ils soient. Elle sent son niveau de stress qui augmente graduellement depuis le début de la conversation. La voilà maintenant qui crispe sa main sur la poignée de la porte. Son visage commence à s’effacer derrière la masse en fer puis elle laisse échapper :
— Vous avez dit vous appeler comment ?
— Commissaire Benjamin, répond William qui sent sa couverture se fendre.
— Il a fallu, commissaire Benjamin que d’autres femmes se fasse agresser ? Je suis venue porter plainte et ça ne vous intéressait pas.
La voix de Kira était montée en intensité, et il était désormais possible pour qui se trouvait dans le bâtiment, d’entendre sa voix. Ne voulant pas s’avouer vaincu, William, se rapproche de la porte et tente une dernière feinte.
— C’est donc vous dont m’a parlé mon collègue. Et bien écoutez, je peux me charger de cette plainte là tout de suite. Chez vous.
Ses dernières paroles avaient été accompagnées d’un petit geste de la main en direction de l’appartement. Il ne voyait que les yeux de Kira derrière la solide porte et il déduit du silence qui suivit que Kira réfléchissait à sa proposition. Il voulut rajouter quelque chose pour finir de la convaincre mais ce temps de pause fut de courte durée et Kira réagit. Elle se dévoila un peu plus dans l’ouverture, montrant maintenant la moitié de son corps. Elle portait un short en jean et un T-shirt blanc floqué de l’ image d’un groupe de rock. Le nom du groupe n’était pas inscrit mais les musiciens habillés de vestes cuir ajourés de pics en métal avec des crètes iroquoises sur la tête ne laissaient pas de place au doute. Elle passa négligemment la main dans ses cheveux mi-longs bruns et lâcha en regardant le sol :
— C’est bien gentil, mais c’est trop tard !
Sans que William ne puisse réagir à l’inattendu qui le frappait maintenant, elle referma la porte. Ça, notre ami ne l’avait pas vu venir. Il ne s’attendait qu’à deux possibilités. La première était qu’il soit reconnu, et qu’il se voit donc contraint de fuir ou alors, dans le deuxième cas, le graal des graal, il serait invité à entrer sur le lieu de son crime. Il s’imaginait déjà humant l’air et se délectant du parfum de sa belle en revivant la fameuse nuit qui les lie à jamais. Décidément, cette femme n’est vraiment pas comme les autres pensa-t-il. Jamais il n’avait eu à faire à autant de résistance. Pas de celle qui se combat à coup de poings et qui finit dans la sueur et le sang, mais celle qui l’obligera, c’est sûr à déployer des stratégies plus pointues, plus sophistiquées comme pour un tournoi d’échec. Kira ne se laissera pas posséder sans résistance.
Après avoir coupé court à cette entrevue, Kira retourne sur son lit sur lequel elle se jette bruyamment. Elle fixe le plafond puis sans crier gare, elle pousse un cri tout en enserrant le drap. Ses doigts se crispent puis se tétanisent au point d’en devenir tous blancs à cause de l’effort. Les veines sur le dessus de sa main gonflent et cartographient sa colère sur le dos de sa main. Ses ongles semblent traverser le draps pour lui déchirer la paume des mains. Kira sent monter la douleur, un peu plus à chaque seconde, elle veut sentir sa chair se trancher sous l’effet de ses ongles. Malheureusement cette entreprise devra être remise à plus tard. On frappe encore à la porte. D’un seul mouvement, le buste de Kira se redresse. Elle pousse sur ses bras pour sortir du lit ce qui donne à sa course vers la porte de l’élan.
— Qu’est-ce qu’il n’a pas compris ? Il ne paie rien pour attendre !