Chapitre 15 : Clac

— Ce n’est pas la peine d’insister. Je vous…

Dans un grand élan, Kira venait d’ouvrir violemment la porte, créant un appel d’air qui fit flotter ses cheveux. Loin de l’image glamour d’une telle action, son visage est assurément mécontent. Ses sourcils froncés surmontent des yeux emplis de colère et sa lèvre inférieure est rouge sang à force d’y avoir planté les dents dans l’intention de stopper un flot d’insultes.

— Tu attendais quelqu’un d’autre ?

Celle qui vient de prononcer cette phrase était tout sauf attendue. Alma, regard pétillant et sourire aux lèvres se tient là, devant Kira, qui ne partage pas ce sentiment de joie mais affiche plutôt une mine surprise. Comme sa question n’a trouvé aucune réponse, la jeune femme continue :

— Je vois bien que tu es surprise, mais écoute au moins ce que j’ai à dire. Je sais que je ne t’ai pas prévenue, mais je voulais passer pour m’excuser.

Alma semble minauder tout en enroulant l’extrémité de sa longue chevelure blonde synthétique du bout de ses doigts. Comme d’habitude elle est bien maquillée et apprêtée, ce qui contraste avec la décontraction de Kira et lui donne un air presque négligé.

— Qu’est-ce que tu fais chez moi Alma ? dit la jeune femme sur un ton glacial.

— Je te l’ai dis, je viens m’excuser. La dernière fois, je n’aurais pas dû me comporter comme ça. J’ai sous estimé ton état et…

— Qu’est-ce que tu en sais de mon état ? stoppe Kira, que l’antipathie profonde a rendu impulsive.

— Les filles et moi on en a reparlé. Jeanne m’a fait comprendre que je n’étais pas à ta place. Quant à Gabrielle, elle m’a passé un savon, crois moi !  J’ai dis toutes ces conneries mais en vrai, si ça m’était arrivé à moi, je crois que j’aurais pété les plombs.

Et bien, qui l’eut cru, Alma en train de s’excuser. La démarche est appréciable mais Kira sait qu’il y a une autre raison derrière tout ça, autre chose qu’une prise de conscience ou de l’empathie. Comment la croire ? Jeanne et Gabrielle se sont toujours effacées devant Alma. Difficile, donc de les imaginer protester devant celle qu’elles considèrent comme la femme parfaite. Kira voudrait en savoir plus mais l’intruse rajoute :

— Tiens, j’ai apporté ça pour sceller notre réconciliation.

Elle fouille dans son sac de marque en cuir aux larges dimensions et en sort une petite bouteille de champagne. Décidément cette histoire semble de plus en plus louche. Kira qui marque son étonnement par un haussement de sourcil. Elle examine la bouteille et si elle se fie à son intuition, le contenu est très certainement empoisonné. Pas le choix, il faut se débarrasser d’Alma. 

— Ecoute, je suis un peu occupée et comme tu l’as dit toi-même, j’attendais quelqu’un d’autre.

— Prend au moins la bouteille.

— Très bien. Je prends ta bouteille et tu déguerpis. On la boira quand les poules auront des dents. Ça te va ?

Kira, dans son emportement, arrache la bouteille des mains d’Alma, après l’avoir singée. Elle est à deux doigts de se transformer en furie, mais bizarrement celle qui s’était quelques jours auparavant conduite en vraie chiffonnière, garde son calme et ajoute.

— Bon, puisque c’est comme ça, tu m’obliges à insister.

Kira ne comprend pas trop où Alma veut en venir mais au lieu de lui demander de s’expliquer, elle l’observe farfouiller de nouveau dans son sac luxueux avec un sourire acerbe accroché au visage. Peu disposée à rentrer dans son jeu, elle ouvrit la bouche pour esquisser une nouvelle réplique mais elle fut coupée net dans son emportement. Alma avait trouvé ce qu’elle cherchait. Le temps s’était suspendu, arrêtant net ce qui s’annonçait comme la dispute du siècle. Un pistolet aux finitions mat tenait en joue Kira. La malheureuse ne saurait dire s’il s’agissait d’un vrai, ni si sa propriétaire savait s’en servir, mais une chose était sûre le canon pointait droit sur elle, menaçant au mieux, de lui trouer la peau. Le diamètre de ce trou noir, promettait quant à lui d’atroces souffrances.

— Alors, on fait moins la maline maintenant ? Rentre dans l’appartement !

Kira lève machinalement les mains laissant tomber la bouteille qui explose au sol. Le verre vole en éclat laissant se répandre sur le parquet le liquide mousseux. Le bruit fait sursauter les deux femmes mais pas pour la même raison. Si la surprise s’empare de l’une, c’est la crainte d’être découverte qui saisit l’autre. Kira, muette de stupeur, regarde les projections sur les murs et sur ses pieds. Elle voudrait bien dire quelques chose mais sa bouche ouverte ne laisse sortir aucun son.

— Rentre ton cul dans cet appartement ! lâche Alma en actionnant le chien de l’arme, désinhibant ainsi le processus de mise à feu. Une balle est maintenant dans la chambre, preuve qu’elle n’est pas venue juste pour lui faire peur. Kira qui s’en rend bien compte s’exécute sans broncher. Elle ne fait absolument pas confiance à Alma alors elle marche à reculons pour éviter de se retrouver dos à elle. Son pressentiment était donc le bon et l’heure n’est pas à la réconciliation. Le cœur de Kira commence à battre la chamade car elle réalise son erreur. Elle aurait dû claquer la porte au nez de cette sale vicieuse, mais maintenant il faut empêcher le piège de se refermer en cherchant une échappatoire.

— Tu compte faire quoi avec ça ? dit Kira qui avait recouvré la voix et essayait de détourner l’attention.

— A ton avis ? Te faire un trou dans la tête !

— Est-ce que tu sais  au moins te servir de ce machin ?

— Tu le sauras bien assez tôt !

— Tuer c’est pas comme dans les films Alma.

— Ah ouais ? Sans blague !

Kira avait marché à reculons jusqu’à la table de la salle à manger. Son cœur palpitait mais elle n’arrivait tout de même pas à se figurer que cette situation était réelle. Si seulement elle avait fait entrer ce policier, elle n’en serait pas là. C’est Alma qui se serait retrouvée avec une balle dans la tête si elle avait osé sortir cette arme. Pour l’heure, sa meilleure défense consistait à ne pas trop en dire pour l’énerver et garder une certaine distance entre elles deux. Ainsi, Alma risquait davantage de manquer son tir, à moins qu’une opportunité de s’échapper ne se présente avant que le coup de feu ne parte Pour l’heure, Alma se saisit d’une chaise et l’installe devant la porte vitrée qui donne sur le balcon, loin des autres meubles ou de tout objet pouvant aider à contrecarrer ses plans.

— Assied-toi !

Alma avait pointé son calibre en direction la dite chaise afin d’indiquer à Kira où elle devait s’installer, puis, elle retourne à la table pour y poser son sac et en tire de la corde. Kira ne peut s’empêcher de détailler cette corde bon marché, faites de fibres en plastique et qui s’émousse dès la première utilisation. S’en est presque risible. Cela ne cadre pas du tout avec la jeune femme et jure avec son côté chic. D’ailleurs, elle est venue confronter Kira en robe chemise blanche, marque américaine, dont le nom est brodé sur la poche au niveau de la poitrine , tissu fin, presque transparent, orné de fils métallisés. Elle est bien trop habillé pour commettre un crime. Et puis il y a ces talons, huit centimètres, peut-être dix, qui font également tâche dans la panoplie du parfait criminel. Pendant que Kira détaille la tenue de celle qui s’apprête à la faire passer de vie à trépas et se retient de faire part de ses observations, Alma s’affaire de nouveau dans son sac, abandonnant sur la table la corde qu’elle avait au préalable saisi. La situation est quelques peu cocasse. Kira aimerait bien craindre pour sa vie, mais Alma à l’air bien désorganisée. Elle s’affaire de nouveau dans son sac et y plonge sa main droite, tout en tenant l’arme de sa main gauche. Quel droitier tiendrait en joue sa proie de la main gauche ? Kira hésite à s’échapper. Elle décolle une fesse de l’assise mais se ravise lorsque Alma lève la tête.

— Voilà !

La jeune femme tient dans sa main un petit objet, avec deux petites sondes étincelantes au bout. De là où elle se trouve, Kira croit apercevoir ce qui semble être une tondeuse à cheveux, mais il n’en est rien. Au fur et à mesure qu’Alma se rapproche, elle se rend compte qu’il s’agit d’un pistolet à impulsions électriques. La surprise la fait se lever de sa chaise.

— Non, non, non ! Repose tes fesses !

— Tu n’as pas besoin de ce truc.

— Ferme la ! Je vais te faire regretter de m’avoir humiliée. Je vais me débarrasser de toi et puis je prendrai tout le fric que tu as sur ton compte en banque. Tu ne le mérites pas !

— T’as pas assez de fringues ? Tu veux encore t’acheter des chaussures ? Et puis qui te dis que j’ai vraiment reçu cet argent, hein ?

— N’essaie pas de faire la maline.

— C’est vrai, réfléchit un peu. Est-ce que j’habiterais encore ici si j’avais eu une petite fortune à la banque ? Là où ce cinglé est venu et a fait Dieu sait quoi.

— N’essaie pas de m’embrouiller ! C’est pas comme ça que tu va sauver ton cul.

— Toujours aussi mal élevée à ce que je vois, malgré toutes ses fringues hors de prix.

— Tu ne feras plus la fière dans cinq minutes.

— Si tu me tues, tout le monde saura que tu paies pour passer tes soirées en charmante compagnie.

Alma ne s’attendait pas à cette riposte. Sa respiration haletante laisse transparaitre son angoisse. La surprise a changé de camp.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Ne fais pas l’innocente…

— D’où tu tires ces conneries ? La voix d’Alma s’était éraillée en disant cela. La colère et la frustration avaient pris les commandes de ses cordes vocales. Malgré le fait qu’elle tienne deux armes en main Kira ne semble pas suffisamment effrayée pour ne pas lui répondre.

— Je le sais c’est tout et j’ai envoyé les preuves dans une enveloppe à quelqu’un qui est chargé de tout divulguer s’il m’arrivait quelque chose.

— Tu vas me dire qui est ce quelqu’un et d’où tu tiens cette invention, parce que je te promets que dans le cas contraire je te fais la peau !

— Dans cette enveloppe il y a les dates, les prestations, les montants…

Tout en disant cela, Kira suit les deux armes des yeux. Ses tempes commencent à battre et elle pose un pied en arrière pour amorcer une fuite. Alma enclenche son pistolet électrique qui crache un petit éclair accompagné d’une lumière bleue et d’un claquement. Kira lève une fois de plus les mains, elle ne peut pas s’en empêcher, cependant elle a conscience que cela ne la protègera ni d’une balle, ni d’une décharge électrique. Les deux se jugent du regard. Kira recule, Alma avance. Kira court, Alma la poursuit. Clac. Kira tombe.