Chapitre 16 : Qui êtes-vous ?
La foudre vient de s’abattre sur William. Plus les marches d’escalier défilent sous ses pieds et plus il a du mal à respirer sous l’effet de la colère contenue. Il aimerait frapper dans les murs, casser quelque chose, s’abimer les poings jusqu’à en saigner, mais au lieu de ça il doit rester calme et se maîtriser. La double porte à l’entrée de l’immeuble se fait entendre, quelqu’un est donc en train de pénétrer le bâtiment. Il prend une grande inspiration et continue de marcher en regardant le sol jusqu’à ce qu’il ait croisé l’inconnu car il doit préserver son anonymat. Il s’attendait à devoir feindre un bonjour, mais il n’en est rien. Toutefois, ses yeux baissés aperçoivent des pieds soignées aux ongles vernis dans des chaussures à talons, des sandales blanches et or plus précisément, qui défilent d’un pas pressé. C’est donc une femme. Ce qui arrange notre ami, est qu’il est peu probable qu’elle se souvienne l’avoir croisé.
Arrivé sur le trottoir, William s’arrête quelques instants et fixe intensément devant lui. De ses lèvres s’échappent le mot de Cambronne. Une passante l’ayant malgré tout entendu se retourne, l’obligeant à faire de même rapidement pour éviter son regard. Il a beau faire un soleil de plomb à en donner des migraines, il ne compte pas se laisser battre à plate couture par la fille qu’il a déjà fait sienne une nuit durant, la baladant sous le bras comme une poupée de chiffon. Cette pensée lui redonne du baume au cœur et ne s’avouant pas vaincu, il décide de s’installer, une fois encore, à la boulangerie d’en face pour réfléchir à un plan d’action. Avant d’entrer, il vérifie tout de même que l’employée trop curieuse de la dernière fois est hors de vue. Elle pourrait le reconnaitre, au cas où de vrais inspecteurs de police, pas de mauvais acteurs comme lui, viendraient à passer par là.
Lorsqu’il ose enfin entrer, il trouve un intérieur aussi lumineux que la première fois. L’air sent bon la baguette chaude, les employées ont toujours autant le sourire et les pâtisseries sont plus belles les unes que les autres. Mais il n’en a que faire, il n’est pas là pour ça.
— Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?
— Un café noir et un croissant s’il vous plait.
— Du sucre avec le café ?
— Non, merci.
— Ce sera sur place ou à emporter ?
— Sur place.
Deux employées s’affairent pour que la commande soit prête rapidement. William les regarde à peine. Il paie sans contact en utilisant son téléphone portable et récupère son plateau qu’il installe sur la première table dans son champs de vision. Il est le seul attablé au frais et tous les autres clients qui passent par la boutique choisissent de manger à l’extérieur où a été installée une terrasse. Il lève machinalement les yeux et aperçoit l’appartement de Kira situé au second étage. Sa colère s’atténue quelques peu car il se sent, depuis son poste d’observation, plus proche d’elle. Il ne peut s’empêcher de trembler en tenant son café. Il regarde le liquide noir faire des ondulations dans le gobelet qu’il tient en main. La chaleur du breuvage traverse le carton. Elle irradie légèrement sa peau au début mais bien vite la chaleur bienfaisante laisse place à la sensation désagréable de la brulure. Toute personne normale voudrait à cet instant déposer ce qu’il tient en main, mais pas William. Il continue de fixer le breuvage tout en se disant qu’il tiendrait le plus longtemps possible. Des hampes de fumée montent jusqu’à son visage puis s’évanouissent dans l’air. Il serre les dents pour s’aider à maîtriser la douleur. Une longue minute passe sans qu’il ne bouge un cil, puis brusquement, il vient vider le breuvage encore brulant au fond de son gosier. Sa glotte fait un aller retour tandis que sa main écrabouille le carton du gobelet avant de le laisser tomber sur son plateau.
Il doit réfléchir à un second plan d’attaque et le picotement qu’il ressent à la gorge ne fait que l’y aider. « Je dois y retourner. Qu’est-ce que je peux bien lui raconter pour qu’elle m’ouvre cette fois ? Il ne faut pas qu’elle aille chez les flics. » Les questions et les plans se bousculent sans pour autant trouver de réponse. Les éclats de rires, les bruits de conversation des clients, de sachets en papier que l’on déplie puis secoue et les tintements des pièces dans la machine à rendu monnaie commencent à l’horripiler car elles réduisent à néant toutes ses capacités de réflexion. Il ne sait pas combien de temps s’est écoulé depuis son arrivée mais il faut se rendre à l’évidence, il n’arrivera à rien aujourd’hui. La colère qu’il éprouve lui fait broyer son croissant. La viennoiserie est consciencieusement réduite en un tas de miettes. De sa position, il ne voit pas les employées éberluées derrière le comptoir qui échangent des regards plus qu’intrigués. En revanche, en levant les yeux vers l’appartement de Kira il aperçoit du mouvement au deuxième étage. Une silhouette vient de passer devant la porte vitrée attirant son attention. Puis une deuxième. Il y a du monde ! A-t-il été si distrait ? Ces personnes étaient-elles déjà dans l’appartement de Kira en se tenant silencieuses lorsqu’il s’est présenté à la porte ? S’agit-il de plusieurs personnes ou d’une seule ? Un femme ou un homme ? La seconde possibilité le fait bondir de sa chaise qui grince sur le sol au fur et à mesure qu’elle recule et interrompt tous ceux qui étaient dans la boutique. William se rend compte du silence qui règne tout d’un coup et se retourne. Les employés ainsi que le seul autre client présent le regardent, l’air surpris. Gêné, il empoigne son sac et se rue à l’extérieur.
— Monsieur, votre plateau !
William ne réagit pas et trace sa route. Il manque de rentrer dans les portes automatiques qui ont pris du temps à s’ouvrir. La seule pensée qu’un autre homme puisse être dans cet appartement ravive sa colère. Kira est à lui et à personne d’autre. Il n’en a pas fini avec elle. Il ne quitte pas des yeux l’appartement et la voix vociférante de l’employée de la boulangerie s’amenuise jusqu’à ne plus être audible. Il distingue deux silhouettes marchant dans l’appartement, ou plus précisément tournant autour de la table, puis accélérer pour finir par courir. La chaise qu’il distinguait non loin de la vitre se renverse et celle qu’il pense être Kira finit par s’effondrer. Il l’a reconnue grâce aux habits qu’elle portait lorsqu’elle lui a ouvert la porte. « Quelque chose de pas catholique se passe là-haut » pense-t-il. Il fonce pour traverser la rue, tendant les bras pour stopper le flux de voitures et ne pas se faire renverser. Il pianote le code qu’il connait désormais par cœur et se jette sur la seconde porte du hall. Il la pousse si fort qu’elle s’ouvre à son maximum et vient taper le chambranle avant de revenir se fermer en claquant. Il grimpe les marches quatre à quatre et se retrouve rapidement au deuxième étage. Son instinct lui dicte de ne pas frapper tout de suite mais de d’abord écouter à la porte. Il colle son oreille sur le métal froid et croit entendre quelque chose que l’on glisse sur le sol, puis le bruit s’arrête laissant entendre une voix en train de marmonner, puis des bruits sourds, comme ceux de coups de pieds. S’en est assez pour lui. Il frappe à la porte avec conviction. Quatre grands coups francs et sonores, puis attend. Personne ne vient ouvrir. Il recommence en criant :
— Police ! Ouvrez cette porte !
Improvisation totale à cette heure. Toujours personne à la porte, signe qu’il y a bien quelque chose de suspect car le réflexe de gens innocents seraient de venir ouvrir pour voir ce qu’il se passe. Il est impossible que les deux personnes ainsi aperçues aient quitté le bâtiment car il les aurait croisées. Il continue donc à marteler la porte et tente même de l’enfoncer. Son épaule s’écrase contre la robuste fermeture et il se rend vite compte que cette dernière ne cèdera pas. Alors qu’il ne l’espérait plus, une voix se fait entendre :
— Attendez, attendez…
La porte s’ouvre sur une femme élégamment vêtue mais quelques peux décoiffée. William la détaille rapidement et reconnait les chaussures de celle qu’il a croisé en sortant du bâtiment. Les hauts talons baignent dans un liquide qui s’est écoulé au sol et un peu plus loin derrière elle, il aperçoit des éclats de verre. Il est désormais certain que quelque chose s’est passé, que cela a été violent et qu’on essaie bel et bien de le cacher.
— Ecoutez, je suis occupée et je n’ai pas appelé la police.
Les mots sont hésitants, la poitrine de l’interlocutrice se lève de plus en plus rapidement signe d’un pouls qui accélère. Sa chevelure a l’air d’avoir été rapidement arrangée sans pour autant pouvoir faire illusion sur la nature de l’activité musclée qui était en train d’être menée.
— Madame, ouvrez cette porte.
— Puisque que je vous dis que je n’ai pas appelé… Je…
Ni une ni deux, William se jette sur la porte pour forcer le passage. Elle heurte l’inconnue qui, sous l’effet de la surprise, n’a pas pu la retenir. Elle recule de deux ou trois pas avant de s’écouler, sonnée. William progresse dans l’appartement mais il s’arrête en entendant des crissements sous ses chaussures. Il marche dans le verre cassé. A l’étiquette, il reconnait ce qui fut une bouteille de champagne. Il retourne à la porte pour savoir si le bruit a alerté des voisins puis rentre de nouveau en prenant, cette fois, la précaution de fermer la porte derrière lui.
— Qui êtes-vous ? Où est Kira ?
— C’est moi Kira !
— Non, vous n’êtes pas Kira.
Il avance de quelques pas mais doit s’arrêter car l’inconnue brandit une arme en sa direction.
— Vous comptez tuer un officier de police ?
— Je vous avais demandé de vous en aller.
— Où est Kira ?
William ne se soucie absolument pas de l’arme que tient Alma. De l’endroit où il se trouve, il ne distingue qu’une partie du salon qu’il scanne des yeux sans apercevoir celle qu’il est venue sauver.
— C’est moi Kira. J’habite ici !
— Pourquoi vous mentez ? Qu’est-ce que vous avez fait de Kira ? Je connais Kira et ce n’est pas vous !
Alma se rend compte qu’elle ne va probablement pas arriver à s’extirper de cette situation et tire. Malheureusement le coup ne part pas. Elle appuie encore et encore sur la gâchette mais rien ne se produit car l’arme s‘est enrayée. Pendant ce temps William qui se rend compte qu’Alma se dresse entre lui et Kira se sent possédé par une colère noire. Cette médiocrité personnifiée voudrait le tuer et l’empêcher de trouver Kira ? Elle ne paie rien pour attendre. Sa température corporelle s’élève et il serre les poings en marchant vers Alma. Il se jette sur elle et commence à la frapper pour qu’elle jette son arme. Il répète sans relâche :
— Où est Kira ? Où est Kira ?
Alma tente de parler mais la violence des coups lui fait rapidement perdre connaissance et elle n’est bientôt plus qu’un corps inanimé. Cela n’empêche pas William de continuer jusqu’à ce que ses poings deviennent chauds et douloureux. Il relâche ensuite sa victime sans se soucier de son état ou ni même chercher à éloigner d’elle l’arme qu’elle tenait en main et qui est maintenant sur le sol. Il se déplace comme un robot dans l’appartement. Rien dans le salon, rien dans la cuisine. Il entre dans la chambre, rien non plus. Il trouve Kira ligotée dans la baignoire de la salle de bain. Elle est allongée sur le flanc, une corde reliant dans son dos ses mains à ses pieds. Instinctivement il voudrait aller la délivrer mais il n’est pas un vrai inspecteur. Il ne pourra pas appeler de renforts quand Kira sera sortie de la baignoire et qu’elle verra le corps d’Alma sur le sol, le visage tuméfié. Il ne veut pas non plus effrayer sa Kira et lui laisser entrevoir qui il est vraiment, c’est-à-dire quelqu’un capable des plus noirs desseins. Il revient donc sur ses pas et élimine toute trace de ce qu’il vient de se passer. Il nettoie consciencieusement le sang mais laisse les éclats de verre. Plusieurs allers retours à l’extérieur lui sont nécessaires pour faire place nette. Enfin, il retourne dans la salle de bain, où Kira n’a pas bougé d’un pouce. Seuls ses mouvements de respiration indiquent qu’elle est bien vivante. Lorsqu’il la saisit pour la retourner, elle se raidit et ne semble pas vouloir se laisser faire. Alors, il lui enlève le bâillon qui lui obstrue la bouche et le foulard qu’elle a devant les yeux tout en murmurant :
— C’est l’inspecteur Benjamin, vous êtes en sécurité Kira.
— Inspecteur Benjamin ? Mais ? Comment ?
— Et bien vous avez eu de la chance…