Chapitre 17 : Police !

Kira n’a pas les idées claires lorsque l’inspecteur la sort de la baignoire. D’ailleurs, elle le reconnait à peine. La dernière chose dont elle se rappelle est le bruit de claquement du pistolet à impulsions électriques. Au fur et à mesure qu’il la détache, elle reprend ses esprits et balbutie.

— Inspecteur c’est vous ?

— Oui c’est bien moi.   Vous avez été dans les vapes pendant plus d’une heure.

A ce moment, William ment, mais Kira n’a aucun moyen de le savoir.

— J’ai appelé des renforts et ils ont embarqué la femme qui s’était introduite chez vous. Elle ne reviendra plus jamais vous importuner, je vous le promets.

Kira qui sentait sa tête lourde et douloureuse, tenait son front d’une main et s’agrippait à son sauveur de l’autre. Elle avait dû se cogner à quelque chose car sous ses doigts elle sentait une bosse bien rebondie. Comme elle manqua de tomber en sortant de la baignoire, elle se lâcha sur le rebord de celle-ci dans le but de s’asseoir, faute de pouvoir tenir sur ses jambes.

— Vous voulez aller à l’hôpital Kira ?

— Non, non. Surtout pas l’hôpital. Je n’aime pas les hôpitaux.

— Nous devrions aller dans le salon. Vous vous y sentiriez mieux.

— D’accord mais il va falloir que vous m’aidiez. Je me sens si faible.

Kira avait fini sa phrase dans un souffle avant de peser de tout son poids sur l’inspecteur Benjamin. Elle sentait à quel point il était charpenté. Sa force la rassurait et lui faisait déjà se sentir mieux. Malheureusement, au moment de sortir de la salle de bain, elle y jeta un dernier regard. Une erreur qui la fit vaciller. La vue des cordes et de son bâillon jetés sur le sol la firent se sentir mal. La pièce se mit doucement mais surement à tourner puis elle sentit le sol se dérober sous ses pieds, jusqu’à être engloutie dans un trou noir.

— Kira, Kira !

La malheureuse se sent mal. William qui voit son visage devenir blafard et ses yeux se révulser lui tapote les joues. Il se délecte. La sensation de ses doigts glissant sur ses joues fraîches font de cet instant un vrai moment de consécration. Son plan aura pris plus de temps que prévu, mais il aura fini par fonctionner. Le sort va même au-delà de ses espérances en lui permettant de porter dans ses bras Kira comme quelques temps auparavant. C’est avec beaucoup de délicatesse qu’il passe la main dans ses cheveux bruns en l’installant sur le canapé. La maintenir dans le présent est une façon d’expérimenter le droit de vie ou de mort sur elle. Elle est là, s’en va dans les limbes puis reviens. Kira, malmenée par ses émotions, tend le bras vers la tasse de thé fumant qu’elle aperçoit sur la table basse. Suivant son regard, William confus bredouilla :

— Je me suis permis d’aller dans votre cuisine. J’ai pensé que cela vous ferait du bien.

— Oui, c’est une bonne idée, ne vous en faites pas, dit Kira en se redressant.

Elle toucha de nouveau son front et constata que la bosse s’y trouvait encore.

Elle ajouta en grimaçant :

— Vous avez emmené cette folle au poste ? Il est bien évident que je porte plainte contre elle.

— Cela va sans dire. Mes collègues s’occupent d’elle à l’heure qu’il est.

— Il va falloir que je fasse une déposition ? Il y aura un procès ? Enfin, je ne m’y connais pas mais c’est comme ça que cela doit se passer, non ?

— C’est-à-dire que je l’ai prise en flagrant délit. J’étais revenu pour essayer de vous faire changer d’avis parce que j’ai clairement senti que vous cachiez des choses. Et lorsque j’ai frappé c’est cette femme qui est venue ouvrir. Quand j’ai demandé à parler à Kira, elle m’a dit que c’était elle Kira et qu’elle n’avait rien à déclarer. Je savais qu’elle mentait parce que le matin même nous avions échangé…

— Mais attendez, je ne comprends rien. Comment sa vous saviez que ce n’était pas Kira ? Je ne vous ai jamais dit comment je m’appelais !

William cru s’étrangler mais il n’en était pas à une pirouette près.

— Et bien sur votre boîte aux lettres il est écrit Kira Jean-Baptiste.

— Oui mais j’aurais pu ne pas être Kira et m’être introduit ici pour faire Dieu seul sait quoi.

— Ecoutez, j’ai l’habitude de faire confiance à mon instinct. La femme que j’ai trouvé ici en revenant était clairement en train de se livrer à un mauvais jeu d’acteur. Et puis quand elle a dégainé son arme, il n’y avait plus de doute.

— Elle a essayé de vous tuer ? lâcha Kira éberluée.

— Oui mais son arme s’est enrayée. Je l’ai maîtrisée, j’ai sécurisé l’appartement et j’ai appelé des renforts. Heureusement, une patrouille n’était pas loin et je leur ai dit que je me chargeais de vous.

La jeune femme n’en croyait pas ses oreilles. L’inspecteur Benjamin s’était trouvé au bon endroit, au bon moment. Elle lui doit d’être encore en vie. Plus il avançait dans son récit et plus elle le trouvait fort séduisant. Dans ses yeux aucune peur ni aucun doute. C’est tout ce à quoi Kira aspirait en ce moment, de la sérénité et de la sécurité. Sa voix était chaude et posée. Kira sentait qu’elle pouvait se reposer sur lui car aujourd’hui, il avait gagné sa confiance.

Tout cela n’était que mensonge, mais Kira prise au jeu, ne s’en doutait pas un instant.

Après le court moment de silence qui lui permit de détailler physiquement l’homme qui se tenait devant elle, elle articula :

— Merci beaucoup. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous. Si ça se trouve elle m’aurait découpée dans la baignoire. Elle avait l’air plutôt décidée à faire de vilaines choses.

— Vous la connaissez ?

— Oui. C’est une collègue. On s’est battues à cause de quelque chose qui m’est arrivé. Depuis elle m’en veut parce que ça s’est passé devant nos amies et qu’elle s’est sentie humiliée. Elle est aussi un peu jalouse et puis je sais quelque chose que je ne devrais pas savoir. Enfin, bon c’est compliqué.

Le sourire forcé que Kira avait lâché en disait long.

Cette affaire comportait de nombreux rebondissements, ce qui ne déplaisait nullement à William. Pendant tout le temps qu’il a passé à connaître chaque habitude de la jeune femme, il n’avait absolument pas soupçonné qu’elle se trouvait empêtrée dans des histoires de jalousie. En un éclair, son esprit lui livra un scénario tout autre, qui aurait consisté à éliminer une à une les ennemies de sa belle avant de la kidnapper, mais ce qui est fait est fait et il doit maintenant revenir à la réalité.

— On dirait qu’il y a bien des choses à savoir. Ecoutez, je vous propose de recueillir votre témoignage ici et maintenant. Comme ça mes collègues n’auront pas besoin de vous reconvoquer et puis nous pourrons comparer vos dires avec ceux de la fameuse…

— Alma

— La fameuse Alma !

— D’accord. Mais laissez moi d’abord boire un peu de ce thé avant qu’il ne refroidisse.

Kira avait sourit une fois de plus et cela n’avait pas échappé à William. Il sentait bien qu’il était en train de créer un lien qu’il n’aurait jamais espéré auparavant. La dépression lui avait dicté de quitter ce monde en faisant de Kira, une femme riche qui ne l’oublierait jamais grâce à une marque indélébile, mais finalement ce n’était pas le futur qui s’offrait à lui. Il touchait du doigt un autre dessein, bien plus savoureux : posséder Kira de son vivant. Les sourires et regards tendres qu’elle lui lançait l’émoustillaient. Il ne pouvait plus décoller les yeux de son visage même si les épreuves de cet après-midi avaient quelques peu altéré sa beauté en lui donnant un visage très marqué. Kira, qui a bien vu que son interlocuteur est perdu dans ses pensées, l’interroge.

— Vous ne prenez pas de notes ?

— Si, répondit maladroitement William, j’attendais juste que vous finissiez votre thé.

Kira minauda puis lâcha :

— Je peux faire les deux, ne vous inquiétez pas.

A ces mots, William remis le masque de l’inspecteur de police et récupéra son sac qui traînait sur la table de la salle à manger. Il en sorti de quoi écrire. Un stylo qui par miracle écrivait encore ainsi que son calepin à idées tordues. Lorsqu’il revint s’asseoir aux côtés de Kira, il prit soin de l’ouvrir de façon à ce que les pages déjà remplies ne livrent rien de leur contenu. Nul doute que les esquisses du tatouage qu’elle porte sur le bras, choqueraient Kira. Il prit un air naturel, plongea ses yeux marrons dans ceux conquis de Kira et s’exclama :

— C’est bon. On peut y aller. Commençons par ce qui s’est passé aujourd’hui.

— Et bien, vous êtes venu me voir pour savoir si je savais des choses sur un cinglé qui importune les femmes dans le quartier. Quand vous êtes parti, je suis retournée sur mon lit. Moins de cinq minutes après, il y a eu de nouveau quelqu’un à la porte. Je pensais que c’était vous mais non, pas du tout. C’était Alma. J’ai bien essayé de me débarrasser d’elle mais elle a sorti ce flingue.

— Qui avait une bouteille de champagne à la main ?

— Oh ça, ça c’est elle qui l’a sortie de son sac. Elle a tenté de m’amadouer en disant que c’était pour enterrer la hache de guerre mais c’était faux, évidemment. Je l’ai prise en pensant qu’elle voudrait s’en aller après ça ? mais non. Quand elle a sorti l’arme, j’ai eu tellement peur que je l’ai laissée tomber.

— Et c’est là qu’elle vous force à la laisser rentrer ?

— Oui, c’est ça et puis elle m’a aussi forcé à m’asseoir sur une chaise mais j’ai essayé de m’échapper. Elle avait sorti un pistolet électrique en plus de l’arme à feu et de la corde. Je savais que si je ne tentais rien, je risquais d’y rester.

William notait ce que disait Kira scrupuleusement. Sa couverture en dépendait, cependant se faire traiter de « cinglé qui importune les femmes du quartier » lorsqu’on se considère grand stratège est un affront. Il avait écrit ce mot, cinglé, en lettres capitales et ne cessait d’épaissir le trait qui le soulignait dès qu’il en avait l’occasion.

— Et après ?

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— Après je ne me rappelle plus de rien. C’est le trou noir. C’est vous qui m’avez sorti de mon coma.

Kira avait encore souri, cette fois elle avait en plus baissé les yeux dans une tentative peu discrète de lui faire comprendre son attraction. William accepta cette caresse à son égo mais se remis à poser des questions n’oubliant pas l’objet de sa contrariété : le cinglé.

— Est-ce que vous pouvez me dire pourquoi elle vous en voulait à ce point ?

— Et bien il y a plusieurs raisons. Déjà parce que je connais l’un de ses secrets.

—  Lequel ?

— Elle se paie des escorts boys ! Je le sais, parce que j’ai piraté sa boîte mail. Mon Dieu, je ne devrais pas vous dire ça.

— Effectivement, ça va chercher dans les trois ans de prison et plusieurs milliers d’euros d’amende.

William avait paru strict à dessein. Elle ne l’avait pas dans la poche, en tout cas pas en le sous estimant comme elle l’a fait. Comme Kira le regardait fixement, il la pria de continuer en lui faisant un signe de la main.

— Alma voulait que je lui donne les preuves que j’avais en ma possession, mais je ne l’ai pas fait. Si elle réussissait à les récupérer je ne servais plus à rien, alors elle aurait pu me supprimer.

— Où sont ces éléments ?

— Ils sont dans le tiroir de ce meuble.

Kira pointa du doigt le meuble de son salon.

— Tout ce temps elle était à coté de ce qu’elle convoitait.

— Oui et heureusement qu’elle n’a pas fouillé.

Kira déposa la tasse de thé là où elle l’avait prise quelques minutes auparavant puis se dirigea vers le meuble à compartiments qui se situait de l’autre coté de la pièce. Elle sortit l’un des tiroirs puis le posa retourné sur la table. William la suivit du regard sans mot dire. Comme il ne réagissait pas, la jeune femme arracha l’enveloppe qu’elle avait scotché et la lui montra avec fierté.

— Vous êtes maline, je vous le concède. Puis-je voir vos preuves ?

Kira tendit à son sauveur son butin sans se faire prier.  Il sorti les feuilles une à une en gardant un visage impassible. Elle ajouta :

— Donc voilà. Il y a les dates, les prestations…

— Vous avez mentionné une bagarre, coupa net William comme si ce qu’il venait de voir ne l’intéressait pas.

— Oui. C’était ici même, dans mon salon. Il m’est arrivé quelque chose et elle a jugé que je n’aurais pas dû me plaindre. Je ne l’ai pas très bien pris et nous nous sommes empoignées.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé et qui justifie que vous vous battiez avec votre amie ?

— Vous vous rappelez pourquoi vous êtes venu ici ce matin ?

— Evidemment, le « cinglé ».

— Je crois que j’ai eu affaire à votre homme, dit Kira en changeant d’intonation. Elle avait pris une voix grave en se remémorant ce qu’elle considérait come étant un moment douloureux.

— Il m’a en quelque sorte kidnappée après une sortie au bar avec mes amies. Je dis en quelque sorte parce que je ne me rappelle de rien. Je me suis réveillée ici, dans ce canapé. Et j’avais ce tatouage sur le bras.  

Kira montra son avant-bras à William.  La vue du dessin qu’il avait imaginé et qu’il avait tant de fois griffonné sur le calepin qu’il tenait dans sa main, le fit tressaillir. Il ressentait des picotements dans tout son corps et il dû se contenir pour ne pas montrer sa jubilation. Il se mit à griffonner ce dont il se rappelait puis se rendit compte que Kira jetait sur lui un regard inquisiteur.

— Vous voulez plus de détails ? L’adresse du bar ? Le nom des amies qui m’accompagnaient ?

— Non !

— Non ?

— Non parce que je, enfin, nous avons recoupé plusieurs témoignages et nous savons de quel bar il s’agit. C’est le X n’est-ce pas ?

— Euh, oui…

— Je vais prendre une photographie de votre tatouage pour la verser au dossier.

— D’accord fit Kira en tendant le bras vers William.

— Non. Mettez vous debout. Je vais d’abord prendre une photographie de vous en entier et ensuite je zoomerai sur votre bras.

Il y eu comme un malaise entre eux. Kira ne comprenait visiblement pas pourquoi il fallait prendre une photo d’elle en entier mais l’inspecteur Benjamin avait déjà prouvé son professionnalisme et donc Kira avait confiance en lui. Elle se mis donc debout le plus droit possible et pris un air grave.

William sortit son téléphone portable et se positionna quelques pas en face d’elle. Il lui demanda de tourner son bras de façon à ce que l’on voit son tatouage. Kira obtempéra. Puis William avança vers elle. Il était si proche qu’elle pouvait sentir l’odeur de sa peau mêlé à une légère odeur de transpiration. Loin de rebuter Kira, cette effluve lui rappelait la masculinité, la force et la virilité. Sa chaleur corporelle irradiait la peau de la jeune femme, tandis qu’il prenait cette nouvelle photo d’elle. La situation était en train de prendre un autre tournant.

— C’est bon comme ça ?

— Oui, très bien.

Un silence suivit cette phrase. Manifestement l’inspecteur ne savait pas trop où se mettre maintenant qu’il avait fini son travail. Comme il ne disait toujours rien et qu’il tripotait son portable, pour attirer son attention, Kira proposa :

— Je peux vous servir quelque chose ? Enfin, si nous avons fini les formalités.

— Malheureusement, ce ne serait pas très professionnel.

— Personne ne saura enfin. Et puis, je vous dois beaucoup.

— Alors, si vous insistez …