Chapitre 4 : Pleurnicharde

J’ouvre la porte et mes amies me tombent littéralement dans les bras. Le contenu des sacs de courses posés à la hâte se répand à moitié sur le sol. Notre étreinte dure plusieurs minutes et à la fin nous avons toutes les yeux rouges. Jeanne m’attrape le bras et regarde le tatouage. Elle réalise ce qui m’est arrivé et porte sa main à sa bouche. Alma et Gabrielle me regardent dans un silence lourd de sens. Nous restons ainsi silencieuses un long moment en plein milieu de la porte restée ouverte.

– Bon c’est pas tout mais cette glace va fondre et ce sera du lait aux pépites de chocolat finis-je par dire, afin que nous sortions de ce courant d’air.

Les filles sont étonnées de l’ambiance qui règne au salon. Je suis du genre maniaque et tout est toujours bien rangé. Sauf aujourd’hui ! Je réalise qu’effectivement, la tasse et les verres abandonnés ça et là, le plaid qui a glissé du canapé, les miettes sur la table basse et les traces grasses sur le miroir, cela ne me ressemble pas. C’est donc presque instinctivement que Gabrielle se dirige dans ma cuisine et se saisit de l’éponge et de quelques produits de ménage qu’elle trouve dans le placard sous l’évier.

Les deux autres lui emboitent le pas, du coup je décide de ranger les courses. Elles m’ont souvent aidé à remettre en état l’appartement les lendemains de fêtes ou de week-end entre filles donc je ne suis pas surprise. De plus, elles ont toujours été là pour moi et cela se vérifie encore aujourd’hui. Une voix me vient du salon pendant que je vide la boite de tomates cerises.

– On a pris un peu de tout, on a vu large. On espère que ça te va.

– Oui, ne vous inquiétez pas. Je me suis nourrie d’eau et d’un bout de pain raci depuis hier soir. Y’a pas grand-chose qui passe, vous comprenez…

Je place toutes les victuailles sur deux grands plateaux et me voilà de nouveau dans le salon où les filles s’affèrent encore. L’air est chargé en vapeur de produits nettoyants et je décide d’ouvrir la porte fenêtre que j’ai moi-même refermée après avoir failli tomber. J’apporte ma pierre à l’édifice en passant l’aspirateur et nous voilà toutes les quatre assises dans les canapés. Je me love dans un plaid comme pour me protéger. Je sais que les filles vont vouloir des détails sur ma nuit et ma matinée, alors j’ai besoin d’une carapace. Alma se lance la première :

– De quoi tu te rappelles à propos d’hier soir ?

– Quasiment rien. Je ne me rappelais même pas avoir été la dernière à attendre mon chauffeur devant le bar.

– Je savais que quelque chose n’allait pas mais je ne vouais pas céder à la panique, dit Jeanne.

– Comment ça ?

– Allez dis-nous !

Tous les regards sont portés sur notre amie car c’est peut être une piste ?

– Et bien, on a notre groupe de discussion, et à chaque fois qu’on sort ou qu’on fait des soirées et bien on se dit des trucs du genre « bonne nuit », « bien rentrée », tout ça. Mais toi tu n’as pas répondu. J’ai trouvé ça vraiment louche parce que systématiquement tout le monde répond. Mais là, je suis retournée sur le groupe le lendemain et tu n’avais toujours pas répondu. J’ai trouvé ça louche. Et puis tu n’es pas venue au boulot donc clairement il se passait quelque chose. C’est là que j’en ai parlé à Gabrielle et qu’elle a décidé de t’appeler.

Nous avions toutes écouté les soupçons de Jeanne en hochant la tête. Je comprends que les filles n’aient pas voulu s’alarmer. Et de toute les façons,  elles n’auraient rien pu faire. On m’avait kidnappée et emmené Dieu sait où pour me faire tatouer…

– Je passe mon temps à regarder ce truc. Je n’arrive pas à en décoller les yeux. C’est comme si ce type était tout le temps avec moi.

– Tu penses qu’il t’a… fait des trucs ?

Alma a clairement fait passé la conversation à un autre niveau. Les regards de Jeanne et Gabrielle sont dirigés vers le sol. La gène est palpable. Visiblement gênées, elles finissent par lâcher :

– Non mais clairement, ne répond pas si c’est trop pour toi. On comprendra.

– Ben quoi on est entre amies non ? surenchérit Alma.

– Je n’en sais rien. J’étais dévêtue, mais couverte avec ce plaid.

Je l’enlève pour le brandir tel une pièce à conviction, avant de le laisser retomber par terre. Il a aussi touché ça. Il l’a souillé.

– Mes vêtements étaient pliés et posés sur cette chaise.

Mes amies suivent mes gestes et se refont la scène dans leur tête.

– Je n’ai pas l’impression qu’il m’ait fait quelque chose de ce genre mais quand même…

– Bon ça va alors ! Dis-toi qu’il t’ai juste arrivé une histoire bizarre. On cotisera pour enlever ce tatouage de mec de ton bras et tout sera oublié !

Personne ne s’attendait à un tel discours. Moi la première. Je ne comprends même pas qu’elle pense ainsi et qu’elle ose en plus le dire tout haut, assise là. Dans mon salon. Je suis choquée.

– Alma t’es sérieuse ? Tu ne peux pas dire ça. Ce n’est pas à toi que c’est arrivé ! C’est horrible ! Horrible !

Gabrielle se lève  et se dirige dans la cuisine. Sans doute pour cacher son embarras et évacuer ses émotions. Quant à moi, je soutiens le regard d’Alma. C’est censé être mon amie mais les mots qu’elle vient de prononcer me font penser tout le contraire. J’ai déjà été malmenée hier soir, je ne vais pas en plus me laisser manquer de respect aujourd’hui, chez moi, par une personne qui était censée être mon amie. Malheureusement pour moi, je n’arrive pas à articuler de phrase. Je sens mon visage se déformer sous le coup de la colère. Mes muscles faciaux se crispent. J’attrape le bol de tomates et je le jette au visage d’Alma en hurlant :

– Mais putain, qu’est-ce qui ne va pas dans ta tête ?

Jeanne se jette sur moi, pour m’empêcher d’attraper autre chose sur la table et le jeter à la figure de cette traitresse.

– Arrête ça ne va rien régler. Les filles calmez vous !

Gabrielle, sort de la cuisine le visage rougi par les pleurs avec un essui tout dans la main.

– Mais qu’est-ce qui se passe ?

– Viens m’aider, Alma a perdu la tête et Kira veut se battre avec elle.

Il y a maintenant, deux personnes en train de me maîtriser : Gabrielle et Jeanne. Elles vont devoir y mettre plus de force parce que je suis déchaînée. La colère et la frustration décuplent mes forces. Je réussis à attraper un des plateaux et à le renverser. J’aperçois entre les corps de mes amies qui essaient de me retenir, Alma qui n’a pas bougé d’un pouce et qui affiche un sourire malicieux. Elle semble fière d’elle. Cette vision me transforme en monstre et j’envoie balader Jeanne au sol. Quand à Gabrielle, elle a mon avant bras contre sa gorge et est contrainte de me lâcher. J’en profite pour sauter sur Alma. Une bagarre commence.

Aucune de nous deux ne retiens ses coups. Personne n’aurait pu dire qu’il y a encore quelques minutes nous étions des amies. Je tire sur sa perruque et elle me donne des coups de poings au ventre. La douleur est là mais je veux m’acharner sur son visage. Je veux la défigurer. Si elle savait à quel point j’avais une soif de vengeance, elle ne s’en serait pas prise à moi. Je suis déterminée à éliminer tout ce que se dressera d’une façon ou d’une autre sur mon chemin. Fini la petite Kira gentille et mignonne. J’enfonce mes ongles dans sa peau dès je peux. Ses bras, son cou… Elle se débat comme une folle mais moi, j’ai la force d’une lionne. 

– Tu vas payer ! T’es qu’une garce !

Alma ne répond pas, mais j’entends ses cris étouffés. Une grande chaleur émane de son corps et nos gouttes de sueurs et de sang son maintenant en train de se mélanger. Juste au moment où j’allais presser mes mains ensanglantées autour de sa gorge. Gabrielle et Jeanne me tirent en arrière et me maintiennent au sol.

– Ca suffit maintenant vous deux ! Vous allez arrêter !

Je pensais qu’Alma voudrait profiter de fait que je sois immobilisée pour prendre l’avantage. Mais non. Elle ramasse son sac, sa perruque et son manteau et s’en va en courant, non sans me lancer des menaces :

– Tu ne pers rien pour attendre Kira. Tu vas me le payer ! 

Je lui réponds par un crachat lancé en sa direction. Il ne l’atteindra pas, mais le message est clair : nous sommes en guerre. Mon mollard est mollement retombé non loin, sur la table basse, mais les hostilités sont lancées. Nos regards de défiance en disent long. Lorsque j’entends le fracas de la porte je sais qu’Alma est partie. Mes muscles à la limite de la tétanie peuvent enfin se relâcher.

Mon ennemi public numéro un c’était William, mais maintenant il y a aussi Alma. En quarante-huit heures, j’ai réussi à me faire deux ennemis, moi qui n’en ai jamais eu aucun. 

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