Chapitre 5 : Des nouvelles de William

Une pluie fine tombe sur Vincennes en ce lundi matin. Le ciel est tacheté de différentes notes de gris et l’atmosphère est humide. Dans le silence du bois, on entend chaque goutte qui tombe des arbres, poussée par un vent hardi et frais. Dans l’air, le pétrichor vient chatouiller les narines. On entend au loin le flot de voitures incessant d’un jour de semaine. Quelques klaxons de vélos et des éclats de voix mécontents viennent ponctuer l’ensemble.

Dans une partie isolée du bois, un homme est étendu derrière un gros rocher. Il donne l’impression de s’être assis, puis d’avoir glissé pour se trouver étendu à même les feuilles mortes. L’hypothèse la plus plausible serait qu’un ivrogne se soit assis là après une nuit de beuverie et qu’il soit en plein coma éthylique. Si l’on se rapproche, on distingue le mouvement de ses yeux sous ses paupières. D’abord lent puis de plus en plus rapide.

Il n’y a pas de doute quelque chose se passe. Une lutte entre deux mondes probablement. Celui des vivants, et un autre, sombre, sans horizon. Un trou noir où son âme se projette et se cogne contre des murs inexistants. Il ne ressent aucune douleur, mais son âme est aspirée si violemment qu’il a l’impression d’étouffer. Puis vient la chute. Son âme dégringole, toujours dans le noir complet. Cela lui fait l’effet d’un ascendeur qui chute du centième étage et se vide de tout son air. Ses poumons sont aplatis, son corps est tétanisé, les mouvements lui sont impossibles.

Soudain, des points de lumière apparaissent, mais ce n’est pas la fin. Tout son être est étiré comme élastique. Encore et encore dans l’attente du point de rupture. Il sent son âme en train de se décrocher de son corps de mortel. Il y a bien une fin à cela, mais laquelle ? Est-ce le purgatoire, les limbes, le néant, l’enfer ou le paradis ? Notre ami, inconscient, n’a jamais été au catéchisme et serait bien incapable de décrire à quoi ressemble l’un ou l’autre. La pluie ne faiblit pas, bien au contraire, elle redouble d’intensité. C’est un peu comme si elle l’accompagne dans son combat.

Tandis que son âme lutte, le vent se lève. Il y a maintenant des rafales et les arbres se contorsionnent. Les jeunes troncs sont malmenés et des craquements finissement par se faire entendre. Des branches tombent au sol ça et là, dans des bruits sourds sans réveiller l’homme inerte. Les quelques piétons des environs pressent le pas pour se mettre à l’abris. Aucun d’entre eux ne se doute de ce qui se joue dans cet amas de broussailles depuis plusieurs heures.

Aux alentours de trois heures du matin, William est entré dans ce bois. Seul, sac sur le dos, il a marché comme s’il s’avait précisément où il allait. Il avait déjà fait son repérage. Il s’est engouffré dans une partie choisie du bois car presque inaccessible. Il a cheminé, d’abord debout, puis le dos courbé. Il a écarté les branches de ses mains nues, mais a fini par sortir de son sac, une petite machette. Il n’a pas arrêté sa progression avant d’avoir atteint un gros rocher contre lequel il s’est adossé.

Il a pris deux grandes inspirations puis a ôté son sac de son dos pour y ranger son outil. Mais attention, point de pause. Son plan devait être mené à son terme. Il ne fallait pas se laisser détourner ou reculer. Il a ouvert la petite poche sur le devant et dans la nuit noire puis en a tâté le contenu. Sous ses doigts, sa carte d’identité. Cette partie du plan étant exécutée, il semblait rassuré et a fait glisser le curseur de la fermeture dans l’autre sens.

Toujours par tâtonnement car il n’y voyait rien, il a sorti une bouteille d’eau et une plaquette de comprimés. Il en avala un, puis deux et ne s’arrêta pas. Il enchaina les médicaments, les gélules et les comprimés. Peu importe ce qu’il était en train d’avaler. Il devait tout ingurgiter. Si au début il avalait de grandes gorgées de liquide, il se rendit compte qu’il avait sous estimé le quantité d’eau nécessaire.

Certaines pilules lui collaient au palais ou dans la gorge. La poudre de certains se délitait en répandant dans sa bouche un goût amer. Une pâte infame emplissait désormais sa cavité buccale. Il toussa et manqua de s’étouffer à plusieurs reprises. A chaque fois, il se frappait le sternum et reprenait son activité là où il l’avait arrêté. Il était déterminé et devait faire vite. Il fallait qu’il en avale le plus possible avant de perdre connaissance ou être victime de violents spasmes.

Notre ami a eu beau étudier la chimie des matériaux, il n’était ni médecin, ni pharmacien et il n’avait qu’une vague idée de combien de temps il lui faudrait pour passer de vie à trépas. Il fallait dire que son plan n’avait pas maturé longtemps. Il ne s’est décidé qu’après sa folie de l’autre soir : droguer une fille, la kidnapper, la faire tatouer et la ramener chez elle comme si de rien n’était. Soit, elle avait illuminé sa journée et sorti momentanément de sa dépression, mais il était conscient que ce n’était là que la manifestation de son esprit malade.

Un esprit, au départ tout à fait saint, mais rendu malade par cette chienne de vie. Une cascade de drames et de problèmes qu’il n’a pas su gérer. Heureusement, il n’a ni femme, ni enfant et au lever du soleil, délivré par le contenu de son armoire à pharmacie, il ne manquera à personne.

Pendant que l’esprit de William faisait des circonvolutions dans un monde parallèle. La bruine de l’aube est devenue un orage. Il y a maintenant des flaques partout au sol. Il y en a d’ailleurs une belle qui est en train de se former sous sa tête, pile à l’endroit où il a vomi. Sous ce déluge le niveau de l’eau monte vite et il arrivera bientôt à son nez.

Kira voudrait bien qu’il meurt. Ce serait le parfait décor : boueux, sale, inhospitalier, noyé dans un mélange de boue et de vomi. Elle aurait voulu assister à la scène ou au moins être sûre qu’il souffre en lui enfonçant elle-même la tête dans cette mixture infame, jusqu’à l’étouffement. Elle en dormirait mieux la nuit sachant qu’il a payé, d’une certaine manière. Mais Kira est loin de se douter de ce qui passe en ce moment.

Tant mieux, parce qu’elle ne rate rien. La mort devra repasser parce que ni l’enfer, ni Dieu n’ont voulu de William. Sa respiration est faible, son pouls filant, son corps est pris de convulsions, mais il est bel et bien vivant.

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