Chapitre 6 : Le plan
Gabrielle et Jeanne n’ont pas fait long feu. Evidemment, la soirée a tourné court. Je crois que personne n’a vraiment compris comment on en est arrivé là. Moi qui refusait, pour la première fois d’arrondir les angles et de me laisser marcher sur les pieds, je peux dire que c’était une grande première.
Les filles sont parties quelques minutes après Alma. Que dis-je, elles ont littéralement fui mon appartement. Elles m’on tout de même promis de m’appeler le lendemain, quand l’émotion serait retombée. Je ne sais pas si je dois les croire, mais en tout cas elles vont devoir choisir leur camp et vite.
Pas facile de dormir après toute cette agitation. Je me suis réveillée plusieurs fois pour vérifier que les portes et les fenêtres étaient bien verrouillées. Habiter au troisième étage ne me rassure pas et ma peur, dès qu’elle en a l’occasion, refait surface. Allongée sur mon lit, je suis des yeux le balais des ombres. La nuit est venteuse et les platanes entrainés par le vent dansent sur mon plafond. Mes pensées ne restent pas longtemps très légères et je me retrouve vite à essayer d’échafauder un plan pour les jours à venir.
Je dois retrouver la trace de ce William mais aussi m’assurer qu’Alma reste à l’écart. De ma nuit sans sommeil, une idée a germé : trouver quelque chose de croustillant sur mon ex-amie de façon à ce qu’elle se tienne à l’écart. Je sais qu’Alma utilise le même mot de passe pour tout. Je le sais des discussions et autres confidences au travail. La machine à café et les pauses clope servent aussi à ça.
Il ne me reste plus qu’à fouiner dans ma propre boîte mail pour retrouver son adresse personnelle. Une fouille méticuleuse devrait me mettre quelque chose sous la dent. Alma a un côté lisse mais après ce soir et après toutes les fois où son comportement m’a mis la puce à l’oreille, je suis convaincue qu’elle a des choses à cacher. En attendant de mettre mon plan à exécution, je dois me faire porter pâle au travail. Mes recherches vont me demander du temps et puisque je ne peux pas compter sur mes amies, je vais devoir me débrouiller seule.
Dire que l’on comprend ce qui est arrivé à quelqu’un et réellement comprendre ce qu’il ou elle ressent, sont deux choses différentes. En cet instant, personne ne sait mieux que moi ce dont j’ai besoin. C’est pourquoi je compte officiellement me mettre en arrêt maladie et officieusement je mènerai l’enquête que les policiers refusent de commencer.
Après avoir tout de même réussi à fermer les yeux quelques heures, je me change, avale vite fait un café et attrape mon sac. L’hygiène, l’alimentation ou même la beauté ne sont pas mes priorités. Pour me rendre chez le médecin pas besoin de voiture. Je dois juste traverser le quartier en ligne droite. C’est ma première sortie après ma visite au commissariat. Ce n’est pas anodin pour moi, même si je ne laisse rien paraître. Mon cœur bat vite pourtant je marche d’un pas décidé.
Dans ma tête, une cadence militaire pour m’occuper l’esprit : une, deux, une, deux… Je ne regarde pas le visage des gens que je croise. Je dois y aller un effort à la fois. Je regarde mes pieds et le bitume. De temps en temps, je lève les yeux pour regarder le nom des rues tel un mammifère marin qui refait surface pour prendre un peu d’oxygène. Il fait étonnamment chaud et à force de presser le pas, je commence à suer à grosses gouttes.
Ma respiration est haletante et je ne suis pas mécontente d’arriver rapidement. Heureusement le cabinet est au au rez-de-chaussée et la salle d’attente est vide. Je m’y engouffre et en un coup d’œil à mon portable je constate que je suis pile à l’heure. Je me pause, enlève ma veste en jean pour me rafraichir et commence à chercher frénétiquement mon paquet de mouchoir dans le fond de mon sac. Il faut absolument que je m’éponge le front avant que le médecin n’arrive.
– C’est à vous mademoiselle !
Je suis interrompue par une voie grave. Je lève les yeux et le médecin se tient dans l’encadrement de la porte de sa salle de consultation. Ce n’est pas mon médecin traitant, je ne le connais pas. Pleine de confusion et je balbutie quelque chose qu’il ne saisit pas, apparemment. Il me relance :
– Je ne sais pas ce que vous cherchez mais ça a l’air important.
– Désolé, je suis confuse… Je…
Je saisis mon sac et je m’élance en direction du médecin. Celui-ci se tient désormais de profil et me m’invite de la main à entrer dans la pièce. Il m’indique un fauteuil où m’asseoir avant de faire le tour de son bureau. Je me fais tout de suite la réflexion que ce fauteuil n’a rien à faire là. C’est une sorte de fauteuil de salon en cuir marron. L’assise est basse et à peine m’y suis-je installée que mon corps en épouse la mousse. C’est une drôle de sensation. Je me sens prisonnière. Lui prend place et commence à me poser des questions tout en ayant les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur.
Je n’ai pas eu le temps de préparer ce que j’allais lui dire alors j’improvise.
– Je crois que j’ai quelque chose qui ne va pas. Je ne dors pas. Enfin, pas beaucoup. Mon cœur bat vite…
A ces mots, il lève enfin le nez vers moi. Il me regarde maintenaient au dessus de ses lunettes. Cela lui donne un air plus âgé qu’il ne l’est vraiment, ou alors un air suspicieux. Je sens qu’il me scrute alors je prends un air abattu.
– Il est nouveau ?
– Quoi ? Qu’est-ce qui est nouveau ?
– Votre tatouage ! Il a pas l’air bien vieux…
Cette phrase me stoppe net. Je ne me vois pas mais je sens que la peau de mon visage devient toute chaude, signe que je suis en train de rougir.
– Une erreur mon… monsieur, une erreur… dis-je en fondant en larmes.
Moi qui étais venue jouer le rôle de la malade, me voilà en train de pleurer de rage parce que ce type a repéré ce fichu tatouage. Tatouage que j’espérais camoufler avec ma veste… Tant que cette chose sera sur mon corps, les gens penseront que j’ai choisi le motif, qu’il me plait, que je suis heureuse. En réalité, c’est tout le contraire. Pas besoin de vous dire que ma tension artérielle a explosé les plafonds, que mes pulsations ont fait une envolée et qu’il n’a pas fallut me pousser beaucoup pour que la consultation prenne un autre tournure.
– Je pense que vous êtes très stressée madame. Voulez-vous me faire part de choses qui vous seraient arrivées ?
Est-ce qu’il pense vraiment que je vais lui dire que je me suis faite kidnapper ? Son regard suspicieux, le même que le flic de la dernière fois, m’enverra à l’hôpital psychiatrique en un battement de cil. Du coup je ne dis rien et la réponse ne venant pas, il n’insiste pas. S’il a de l’expérience il saura ce que cela veut dire : il y avait bien quelque chose, mais je ne suis pas prête à l’avouer.
Il ne s’éternise donc pas et je repars avec deux ordonnances : une prise de sang et des anti-dépresseurs. Deux semaines d’arrêt et un nouveau rendez-vous pour réévaluer mon état de santé à l’issu du traitement s’y ajoutent. Je règle la consultation, plie toutes ces feuilles avant de les jeter dans le fond de mon sac.
Je compte m’en aller sans me retourner mais je dois m’y reprendre à plusieurs fois pour m’extirper de ce fauteuil. Une fois sur mes deux jambes, je reprends la direction de la maison. J’ai une boite mail à pirater.
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