Chapitre 7 : Au secours !
L’eau boueuse mélangée au vomi chatouillant ses narines et la pluie tombant dans son oreille ont ranimé la conscience de William. Il lui a fallut quelques secondes pour se rendre compte que l’enfer ne ressemble pas au bois de Vincennes.
Il n’a pas trop le temps de s’appesantir sur son sort et sur son suicide raté. Il doit impérativement sortir de là. Notre homme espère se mettre debout mais son corps est comme meurtri et son cerveau ne parvient pas à faire bouger tous ses muscles. Il ne peut que se trainer au sol et son peu de force l’oblige à abandonner son sac derrière lui. Ses mouvements sont lents et laborieux.
A peine a-t-il fait une reptation de deux mètres dans la boue qu’il doit s’arrêter. Il se tord. La douleur est si pénétrante qu’il est incapable de la situer précisément. C’est comme si tout son corps était en feu. S’il crie à l’aide quelqu’un va-t-il l’entendre ? Qu’est-ce qu’il expliquera ? On m’a agressé ? Une nouvelle vague de douleur l’interrompt, son corps est transpercé de part en part par la souffrance. Tantôt d’un flanc à l’autre, tantôt de l’estomac jusqu’aux jambes. William serre les dents. Jamais il n’aurait imaginé un tel scénario.
Son plan était, semble-t-il, bien ficelé et bien lisse. Il n’avait pas imaginé une mort douce, mais pas non plus envisagé qu’il se réveillerait à moitié mort et qu’incapable de faire le grand saut, il serait en train de littéralement manger la poussière. En attendant de réfléchir à une suite, il se contente de se contorsionner, rouler. Il ne se rappelle plus combien de mètres environs le séparent du bord de la route mais son parcours paraît interminable.
Cinq mètres plus loin, il perd connaissance. Le chaud soleil de midi se faufilant à travers la canopée pour lui brûler les paupières le réveille. Il a dû rester là, inconscient, plusieurs heures. Dans ce laps de temps, il avait encore plu et il est maintenant trempé jusqu’à l’os. Il reprend ses contorsions jusqu’à ce qu’il aperçoive l’asphalte du trottoir. Sa stratégie : attendre d’apercevoir depuis sa position les jambes d’un passant pour crier à l’aide.
William lutte pour garder les yeux ouverts et ainsi se sortir d’affaire. Bien entendu, ce plan là non plus ne fonctionne pas comme prévu. Personne ne passe de ce côté. Il y a bien des voitures et des vélos mais le bruit de la circulation ininterrompue couvre sa voix et il faut se rendre à l’évidence, cela risque de durer un bon moment.
En attendant, les spasmes reprennent de plus belle. Un coup d’épée par ci et un coup de poing par là. Ses tripes acides, voir presque sulfureuses, essaient de se vider, puis c’est au tour de son estomac de vouloir se libérer. William a juste le temps de se retourner pour ne pas s’étouffer.
Pendant, qu’il tousse et gémit, une vieille qui tire son caddy passe par là. On l’entend arriver de loin car les roues grincent énormément. Le pas est lent et son ombre semble dodeliner. Elle traine un pied. La semelle en caoutchouc d’une de ses chaussures racle le sol. Lorsqu’elle apparaît dans le champs de vision de notre homme, il distingue un pantalon beige et les roues pleines de feuilles de l’engin bruyant. La petite dame tire derrière elle ce dernier tandis qu’elle s’appuie sur une canne de l’autre main. William décide cette fois de sortir un grand gémissement roque, quelque peu effrayant, plutôt que de crier à l’aide comme les fois précédentes. Le grincement s’arrête net et la vielle dame lance :
– Qui est là ?
Elle regarde en direction de William dans la pénombre. William ne sait pas si elle le voit vraiment et il essaie de bouger pour montrer qu’il est encore vivant. Ses possibilités étant limitées, il reprend ses appels à l’aide mais sa voix est faible.
– Vous allez bien ?
– Aidez-moi s’il vous plait !
La vieille dame hésite, fait un pas en direction du malheureux gémissant au sol, puis se ravise. Elle reste sur le trottoir et sort de son panier à roulette un portable. William ne sait pas quel numéro elle a composé mais il l’entend distinctement annoncer qu’il y a un homme qui a l’air mal en point couché dans un sous bois au niveau de l’intersection de l’allée royale et de la route du lac.
Soulagé que les secours arrivent bientôt, William déchante pourtant en entendant les roues se remettre à grincer. La vieille dame s’éloigne le laissant seul. Comment les secours vont-ils le retrouver au fond de ce trou sans quelqu’un pour les guider ? La vieille ne voulait certainement pas être mêlée à l’histoire et la voilà maintenant qui reprend son chemin comme si de rien n’était.
William ne doit pas laisser passer sa chance alors il jette ses dernières forces dans une reptation l’amenant assez près du trottoir pour laisser dépasser sa main. C’est cette même main que les pompiers repèreront plus tard. Les trois hommes lui poseront des tas de questions mais il se contentera de geindre en réponse. Il sait ne pas être blanc comme neige et probablement une plainte a-t-elle été déposée contre lui à cette heure.
Il se retrouve hissé dans le véhicule pour vérifier son état tandis que l’un des hommes appelle la police. William aimerait bien prendre la fuite, mais ses jambes ne le porteraient pas. Tandis qu’il se fait inspecter des pieds à la tête et que ses paramètres vitaux sont relevés avec soin, la police arrive. Eux aussi tenteront de poser des questions. Questions qui resteront sans réponse car il refuse de parler. Les pompiers eux seront plus bavards.
William les entend raconter comment et où ils l’ont trouvé. L’un des hommes s’est certainement engouffré dans le labyrinthe de feuilles et de branches parce qu’il en revient les vêtements salis avec le sac à dos dans les mains.
Le ton de la conversation évolue d’un coup et les informations s’échangent dorénavant en chuchotant. Les pompiers sont appelés hors du véhicule et le premier à y entrer de nouveau est un policier. Celui-ci appelle notre homme par son nom et prénom, tout en montrant ostensiblement la carte d’identité qui était dans le sac. Il lui lit ses droits et le menotte au brancard. Le déroulement des opérations est annoncé : direction l’hôpital puis le commissariat.
L’agent se montre clairement antipathique et William se sent comme un criminel. Un comble quand on sait qu’il l’est bel et bien depuis quarante-huit heures. Il semble qu’il faille beaucoup plus de temps que cela pour se l’admettre à soi-même.
Quoi qu’il en soit la porte du véhicule rouge est refermée dans un grand fracas et William évite les regards du pompier qui prend place à ses côtés pendant tout le trajet vers l’hôpital. Son corps endolori est malmené par les sauts du véhicule sur la route. Les limitations de vitesse sont allègrement dépassées et les flashs des radars sont mêmes déclenchés à plusieurs reprises.
Le cerveau de William est plus que dans le gaz, il a du mal à focaliser son attention sur un plan quelconque. Alors avant de s’assoupir de nouveau, il décide qu’une fois arrivé aux urgences, il jouera franc jeu avec les médecins : il avouera sa tentative de suicide raté. Pour le reste, il avisera. En attendant, il ferme les yeux et se laisse aller à un profond sommeil.
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