Chapitre 8 : Vengeance

En rentrant je passe par la boulangerie. Le réfrigérateur et les placards sont vides, je n’ai pas très faim mais il va bien falloir que je me mette quelque chose dans le ventre. Ma santé se détériore a vu d’œil et cette visite chez le médecin m’en a fait prendre conscience. Tout ce stress a des conséquences négatives sur moi, et pourtant, il est hors de question que je n’arrive pas à mes fins alors je dois me raisonner. Alors, je décide de m’arrêter à l’épicerie en bas de chez moi. Le vieil homme qui la tient est même surpris de me voir. D’habitude peu loquace, il me lance dans un français marqué d’un fort accent de l’est :

– Ca fait longtemps !

J’esquisse un sourire et je file au fond du magasin. Je n’ai pas peur de cet homme. C’est tout le contraire. Il a toujours eu un sourire, une gentillesse pour moi. Il se rappelait de ce que j’achetais et mon petit cabas était prêt le vendredi en rentrant chez moi. Il n’y avait plus qu’à l’embarquer. Il me laissait le régler à la fin du mois. Je prenais ce que je voulais et quand je recevais ma paie, je réglais ma note.

Comme toutes les personnes pas très proches de leur famille, je m’en suis recréé une avec les gens de mon quotidien qui sont gentils avec moi. Ceux qui, je crois, me comprennent. Ils ont quelque chose en commun : un visage qui me semble doux. Quelques fois j’ai envie de les prendre dans mes bras ou de leur dire : « vous voulez être ma mère ? » ou «  vous voulez être mon oncle ? ». Mais bien sûr je ne le fais pas, je garde cela pour moi.

L’épicier, je ne connais pas son nom, je ne lui ai même jamais demandé, mais c’est mon oncle. Quand je suis dans sa boutique, j’y suis bien. Je fais quelques fois mine de chercher quelque chose dans un rayon et puis en réalité je l’observe, silencieux dans son rangement, son épaisse blouse bleue sur le dos. Parfois il est au téléphone avec quelqu’un de son pays et je ne comprends pas un traître mot de ce qu’il raconte. Puisque c’est mon oncle, je voudrais en savoir un peu plus sur sa vie. Je ne sais même pas s’il est marié ou s’il a des enfants.

Du fond du magasin, je l’observe encore. Il est derrière sa caisse à ranger, dans les vitrines, des bouteilles d’alcool. Quand il a fini, il prend son chiffon et nettoie les vitres. De haut en bas. Puis il s’approche de celles-ci, en scrute la surface à la recherche de traces et frotte ça et là. Son caractère méticuleux me plaît, avoir un tonton épicier me plait, même si lui même n’est pas au courant. Soudain, il se retourne et crie :

-Tu trouves ce que tu veux Kyra ?

Mon panier qui commençait à peser sur mon avant-bras glisse et tombe. Je me dépêche de le ramasser en répondant gênée :

– Oui, oui j’ai trouvé…

Je ne sais pas où j’en suis dans mes courses mais je me dirige vers la caisse un peu honteuse. Il doit se douter de quelque chose, ou du moins il doit penser que je suis louche. Moi je veux qu’il me voit comme un fille bien alors j’agis comme si mes parents venaient de me prendre la main dans le sac et que je voulais qu’ils m’apprécient de nouveau. Je me dirige vers la caisse enregistreuse, je lui souris et je dépose mes articles sur le comptoir.

– Tu es sûre que tu as tout ce qu’il faut ?

– Ca ira et puis s’il manque quelque chose je redescendrai.

– Tu ne prends plus ta bouteille de vin blanc ?

– Eh non …

– C’est parce que tu as trop bu l’autre fois ! Ca t’a donné une leçon !

– L’autre fois ?

– Oui, quand tu es rentrée tard avec le jeune homme. Il devait t’aider à marcher parce que sinon tu allais tomber.

– Vous m’avez vu rentrer avec quelqu’un ? Un jeune homme ?

– Oui, ce jour là j’ai dormi dans l’arrière boutique. Il faisait vraiment trop chaud alors je suis venu devant chercher une bouteille d’eau fraîche dans le frigo.

Il me montre du doigt le réfrigérateur où il vend toutes ses boissons fraîches à côté des vitrines. On peut aisément apercevoir ce qui se passe dans la rue si l’on regarde entre les bouteilles. Nous voilà maintenant tous les deux en train de regarder la rue. Il ajoute :

– C’est à ce moment là que je vous ai vu. Je me suis dit qu’il te ramenait à la maison et je suis retourné me coucher. Les journées sont longues à la boutique tu sais.

– Bien sûr mais est-ce que vous avez vu qui c’était ? Il était comment ?

– Il faisait noir. Il était plus grand que toi. Je crois qu’il avait un jean et une veste foncée mais c’est tout ce que je peux dire.

– Vous avez des caméras dehors ?

Mes questions commencent à l’inquiéter. Il affiche un air nerveux.

– Oui j’en ai une, au cas où je me ferais voler des fruits sur le trottoir. Ca arrive souvent que les gens se servent en passant. Alors je ramène ça à la police. Bon ils me disent qu’ils ne peuvent pas faire grand-chose mais je garde les vidéos, on ne sait jamais. J’ai déjà eu un idiot qui me volait toutes les semaines à la même heure… On l’a eu grâce à ça.

Je dois recadrer la conversation car mon affaire est bien plus sérieuse que le vol de quelques oranges.

– S’il vous plait, vous pourriez retrouver les images du jour où vous m’avez vue avec ce type ?

– Qu’est- ce qu’il y a ? Il s’est passé quelque chose là-haut ?

– Je suis allée voir la police, mais ils ne me croient pas. Si j’avais cette vidéo, ça m’aiderait vous comprenez ?

– Je ne sais pas si je peux faire ça…

– Vous pouvez me les montrer au moins ?

– D’accord. Attends ici. C’est sur mon ordinateur.

Il ramène de l’arrière boutique son ordinateur portable et l’installe devant moi. Il se connecte à un site de sécurité et nous voilà devant plusieurs fichiers.

– C’était ce jour là. Dis-je en pointant une icone du doigt.

En un rien de temps le fichier est ouvert et la vidéo commence. Je ne dois pas attendre bien longtemps pour apercevoir le moment fatidique.

– C’est là ! Stop !

C’est bien moi sur l’écran. Titubant avec ce type à mon bras. Il a mon trousseau de clés, je reconnait le petit ours blanc qui y est suspendu. Puis nous disparaissons de l’écran. C’est allé beaucoup trop vite, il faut que l’épicier repasse les images à l’ écran. Alors, à ma demande, ce dernier presse le bouton « play » une nouvelle fois. Discrètement j’actionne le raccourci vers l’appareil photo de mon portable et me mets en mode vidéo. J’enregistre ce qui défile à l’écran. C’est à peine croyable, mais grâce à mon oncle, j’ai enfin une piste.

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