Chapitre 9 : L’évasion

Deux claques mirent fin à une sieste de courte durée. Lorsque William ouvrit les yeux, il y avait, penché au dessus de lui, un homme blond barbu en blouse. L’homme a l’air un peu pressé. Il ne prend pas de gants comme s’il avait besoin que son patient ouvre les yeux afin de passer à autre chose. Ce type est tout sauf dans la compassion. Après les deux coups violents qui font émerger William, il lui tire les paupières  sans prévenir et l’éblouit avec sa lampe.

– Vous êtes enfin parmi nous !

William répond par un grognement, et tente de tourner la tête afin que le médecin lâche prise. Mais trop tard, sa rétine brûlée par la lumière n’est que douleur et vue brouillée.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ? On m’a dit qu’on vous a trouvé dans un bois…

Notre patient n’a pas très envie de répondre. Il se demande s’il est vraiment dans un hôpital tant l’homme debout en face de lui dans sa blouse blanche est brut de décoffrage. Il plisse les yeux et regarde ce grand gaillard, de sans doute un bon mètre quatre-vingt-cinq en train d’écrire dans son dossier. L’homme est très poilu, il a une toison sur chaque bras et une barbe très fournie. Sa blouse ouverte laisse entrevoir ses habits : une chemise verte et un pantalon couleur sable.

En revenant à son visage, William se dit que vu ses manières et son physique de viking, ce type avait plus l’air d’un boucher que d’un toubib. Il n’en faut pas plus à notre souffrant pour qu’il décide qu’il n’a rien à faire là. Cette affaire sent trop mauvais. Il essaie de se redresser, et agrippe le bras du docteur pour prendre appui et faire glisser ses jambes hors du lit. L’homme le repousse vigoureusement en lançant :

– Pas si vite. On doit vous faire un lavage d’estomac.

Le sixième sens de William est en alerte. Pas question de rester là à se faire décaper l’intérieur. Puisque notre homme ne veut pas le laisser partir alors il attendra qu’il sorte de la pièce. Cela tombe bien, il doit encore recouvrer ses forces. Ainsi, notre cher docteur tourne les talons quelques minutes plus tard, non sans avoir adressé à William, un sourire que le jeune homme interprète comme sadique. Problème, il lève la deuxième barrière du lit, rendant l’escapade plus que périlleuse.

William évalue la hauteur entre le sol et le lit. Il y a de quoi se faire mal, mais pas de quoi l’empêcher de s’enfuir. Il essaie d’abord d’être raisonnable et d’abaisser la barrière. Impossible. La force qu’il faut déployer en étant allongé pour débloquer le mécanisme, il ne l’a pas. Il souffle déjà à l’idée de devoir se jeter par terre, lorsqu’il se rend compte qu’une fois les barrière relevées, il y a un espace entre le bas du lit et ces dernières. Cet écart est suffisamment grand pour s’y glisser.

William enlève à toute vitesse le drap qui lui recouvre les jambes, chaque minute compte. Il s’aperçoit qu’il est en camisole et que par conséquent, il a les fesses à l’air. Qu’à cela ne tienne, il se glisse dans l’interstice, jambe droite la première, la gauche étant repliée sur le panneau de plastique servant de bas de lit pour s’agripper. Puis viennent le bassin et le buste.

Ce fichu morceau de plastique lui rentre dans les reins et lui fait un mal de chien, mais maintenant que son pied touche le sol, ce n’est qu’une histoire de secondes. Il se lâche complètement et se laisse glisser. Victoire. Il est maintenant hors du lit. Il faut faire vite avant que l’on se rende compte qu’il essaie de se faire la malle.

Il ouvre l’armoire de la chambre dans l’espoir d’y trouver ses habits. Ceux-ci y sont bien mais c’est impossible de les porter. Ils sont dans un sac plastique, humides et souillés. Il se dirige vers la porte qu’il entrouvre. Il n’y a pas grand monde. Quelques personnes sur des brancards dans le couloir comatent mais il n’y pas de soignant à l’horizon.

William repère l’affichage indiquant les ascenseurs et file sans se retourner. Bien sûr, il n’oublie pas de serrer sa camisole au niveau de son postérieur. L’affaire semble faite, jusqu’à ce qu’à deux pas de l’ascenseur, il entende celui-ci sonner, signe qu’il va s’ouvrir. Qui va en sortir ? Forcément du personnel médical.

Aucun malade ici ne semble pouvoir se balader seul. Il rebrousse alors chemin et se baisse derrière un comptoir. Il rampe à quatre pattes jusqu’à se retrouver dans un autre couloir. Il n’y a heureusement personne et il décide de rester caché. Il a bien fait : deux individus en blouse blanche font leur apparition. Ils sont en grande conversation.

– Tu descends celui de la 205 pour sa radio et moi je prends celui de la 206 pour son lavage d’estomac.

William n’a pas prêté attention à son numéro de chambre mais sait persuadé que le lavage d’estomac est pour lui. A peine ont-ils disparu de son champs de vision qu’il rampe en sens inverse. Arrivé au bout du fameux comptoir, il jette un coup d’œil pour s’assurer qu’aucun des deux n’a fait demi-tour. Il actionne le bouton de l’ascenseur qui bien sûr fait du bruit.

William panique à l’idée que l’un des deux hommes l’ai entendu. Il n’en est rien. Heureusement, l’ascenseur était resté à cet étage et en trois secondes, le voilà en train de s’engouffrer dans la machine. Il se rue sur le bouton de fermeture des portes. Il le presse une fois, deux fois, trois fois. Les portes sont toujours ouvertes. William croit percevoir les voix se rapprocher. Ils ont du se rendre compte de sa fuite. Les portes paresseuses décident enfin de bouger. Des bruits de pas se font maintenant entendre. Voilà William qui prie :

– Dieu s’il vous plait, s’il vous plait !

Les portes se ferment mais il se rend compte que l’ascenseur ne bouge pas. Il a oublié d’appuyer sur le bouton d’étage. Quel étourdi ! Il presse le zéro longuement, comme s’il voulait rebooter la machine. L’ascenseur amorce sa décente tandis que notre patient cul nu soupire de soulagement. Allez, il faut se ressaisir pense-t-il. Le périple n’est pas terminé. Dieu seul sait qui va être en bas lorsque les portes vont s’ouvrir.  William ne tarde pas à le savoir.

Le tintement de l’ascenseur marque l’arrivée au niveau zéro. Un dernier coup d’œil pour vérifier qu’il est bien indiqué « sortie » sur le plan de l’ascenseur et notre ami sort d’un pas décidé en maintenant fermée l’ouverture de sa camisole. Le hall est une vraie fourmilière. Personne ne prête attention à lui et pour cause, c’est la cohue. Une femme manque même de lui rouler sur le pied avec un chariot. C’est sa chance, sans cela, il n’aurait pas remarqué que cette femme est en fait  en train de livrer des blouses propres et emballées.

Il se dépêche de la rattraper et se jette volontairement sur le chariot. Il exagère sa chute en faisant tomber une rangée de tenues. La femme, visiblement pas au bout de ses peines, vocifère. Il s’excuse et fait mine de l’aider à tout ramasser pour en réalité se servir. Il ne sait pas à quoi correspondent ces tailles, 2, 3 ou 4, mais il prend un paquet qu’il roule rapidement pendant qu’elle a le dos tourné. Il fourre son butin sous son bras pour le cacher et se confond en excuses. Il aurait bien fait des courbettes aussi mais l’ouverture dans son dos l’en empêche. Heureusement, qu’elle est pressée et qu’elle ne demande pas son reste.

Sans vraiment l’absoudre, l’employée reprend sa livraison et s’engouffre dans l’ascenseur. La dernière partie de l’opération consiste à se changer et sortir de l’hôpital sans éveiller les soupçons. Pas facile lorsque l’on est en blouse sans pantalon et sans chaussures. Et pourtant pas impossible. Personne ne remarque ce malade au comportement étrange qui traverse tout le hall, blouse sous le bras, en direction des toilettes.

Là, William se change et en profite pour souffler. Il est bien conscient qu’à tout moment son plan peut capoter car maintenant, les infirmiers doivent savoir qu’il a disparu et ils doivent certainement être à sa recherche. Ce qu’il ne sait pas c’est qu’effectivement le médecin bourru ainsi que les deux infirmiers qui sont sortis de l’ascenseur sont au poste central de sécurité et qu’ils visionnent les images de vidéo surveillance. Ces derniers sont à trente petites secondes de se rendre compte qu’il est terré aux toilettes.

Peut-être est-ce un jour béni, mais le soleil qui traverse la vitre chauffe la nuque de notre fuyard lui fait remarquer la fenêtre au-dessus des toilettes. Revoila notre ami en train de se contorsionner. La manœuvre est moins aisée cette fois. La fenêtre est quand même plus haute que le lit et en tombant la tête la première avec pour seul habit une blouse sur le dos, il est de nouveau les fesses à l’air. Heureusement, pas assez longtemps pour que les personnes présentes sur le parking adjacent ne s’en aperçoivent.

Par sécurité, il se cache derrière des buissons pour analyser l’environnement et élaborer un plan de fuite. Il n’a pas fait tout ça pour être rattrapé maintenant. Sa patience paie, lorsqu’il aperçoit que parmi le balai de voitures se trouve un taxi qui vient de déposer une personne âgée et qui s’apprête à repartir. Par chance, il y a un ralentissement et ni une ni deux, il s’engouffre dans le véhicule.

– 45 avenue Félix Faure je vous prie, dit-il au chauffeur surpris.

Laisser un commentaire