Chasseur de dragons

– Ces bêtes sanguinaires ne vont pas tarder à entrer dans notre ciel cher roi.

– Oui, Offi les nuages de la première saison ont presque tous quittés notre ciel. Ils seront bientôt là.

Le roi Tis jette un coup d’œil à son chef de troupes comme pour acquiescer puis fixe de nouveau le ciel incertain d’Happyfield. Les deux hommes terminent leur rendez-vous par un long moment de silence, puis Offi prend congé en faisant une révérence. Le guerrier pourrait s’en passer lorsqu’il est en tête à tête avec le roi car il l’a élevé et leurs rapports sont pour ainsi dire très intimes. Mais cet homme droit comme la justice respecte le protocole à la lettre.

Après être resté à humer l’air et avoir profité du calme avant le trouble, le roi se retire dans ses appartements. Il regagne sa chambre en regardant nerveusement par-dessus son épaule, puis il se dirige vers son armoire qu’il ouvre avec délicatesse pour ne faire aucun bruit. À l’intérieur, divers habits royaux couleur pourpre. C’est la couleur de la famille royale. Tis écarte les vêtements et actionne un mécanisme caché. Le fond du meuble s’ouvre tel un passage secret. Le roi se penche dans cette alcôve en face de lui et en sort une tenue de combat. Personne ne le sait encore, mais il a prévu d’aller combattre aux côtés des miliciens lorsque les ennemis du ciel : des dragons, parcourront Happyfield à la recherche de sang et d’âmes.

Il faut savoir qu’Happyfield a toujours été un endroit spécial. Ce n’est pas vraiment une planète. C’est une immense terre plate et flottante dans une dimension lointaine, peuplée d’environ cent mille âmes qui se partagent des contrées vertes. Le relief est accidenté à cause des montagnes et volcans. Il est difficile de les dénombrer avec précision car le sol d’Happyfield est unique. II est en mouvement. Hormis la zone rocheuse, où a été construit le palais royal, le reste du sol est mobile. Ainsi les montagnes rétrécissent ou au contraire se rapprochent du ciel, puis le sol s’apaise en attendant le prochain mouvement. Le terrain suit l’attraction des mondes en se distordant. Son manteau est ductile à cause de la contrainte thermique infligée au noyau de cet univers.  

Pour l’heure, Tis tient dans ses mains l’uniforme des combattants. Contrairement à ce que l’on peut penser, c’est une tenue légère. Elle se compose d’un pantalon et d’une chemise à manches longues en fibres naturelles. A celles-ci en son combinées d’autres, cette fois en métal, ce qui confère au tout une solidité remarquable. L’ensemble est imprégné d’une substance ignifugée qui permet aux soldats de ne pas mourir grillés jusqu’à l’os. C’est inconfortable mais rudement efficace. Chacun a, pour compléter sa tenue, une sorte de besace dans laquelle une cagoule de la même matière est glissée. En regardant les reflets métalliques du tissu, le roi se parle à lui-même :

– Nous ne pouvons pas fuir ces dragons, c’est notre destin. Nous ne pouvons pas appeler à l’aide car cette terre nous emprisonne. Malgré le fait que je n’ai qu’une vie, je refuse de rester ici, caché. Je veux combattre.

Tis renifle un pan de chemise. L’odeur du produit très herbacée lui pique légèrement les narines, mais c’est l’odeur du combat. L’odeur excitante du dépassement de soi. Il serrait les poings tellement fort que le sang ne circulait plus dans ses paumes et ses ongles lui rentraient dans la chair.  Il a vu tant de fois Offi préparer la mixture qui enduit cette tenue avec ses hommes qu’il s’est imaginé lui-même allant au combat. Malheureusement, la loi l’en empêche.

Tis replace la tenue dans sa cachette et réaligne ses habits tels qu’il les avaient trouvés, afin de ne pas éveiller les soupçons de son personnel, puis referme l’armoire. Il se rend à la salle à manger, dîne seul et enfin prépare la liste des affaires urgentes qui requiert son attention pour le lendemain. Lorsqu’il regagne son lit, sa conscience l’empêche de s’endormir rapidement. Il se remet en question, culpabilise, finit par se sentir soulagé avant de nouveau se remettre en question. Heureusement, le poids de la journée finit par l’emporter dans le sommeil.

La matinée suivante, le roi s’arrange pour assister aux entraînements aux côtés d’Offi. Cette année encore, il passe en revue les troupes qui vont affronter les bêtes féroces. On lui présente les dernières inventions scientifiques : des brouilleurs d’odorat, des solutions acides pour transpercer et brûler les écailles de dragons ou encore des fumées épaisses pour temporairement aveugler les bêtes et leur brûler les poumons si elles viennent à les respirer.

Ils ont également créé des alliages de métaux très résistants afin d’équiper les soldats en lames si solides qu’elles pourraient transpercer les points faibles d’une bête sans avoir à s’y reprendre à deux fois. Devant les soldats s’affrontant en duels, le roi sent la fébrilité le gagner et il tente de le cacher, mais son visage le trahit. Il a cet air idiot, mi impressionné, mi heureux qu’Offi n’a jamais supporté.

– Mon roi, éloignez vous, c’est une affaire de milice, il ne faudrait pas qu’il vous arrive un accident.

– Tu m’as bien entraîné Offi ! répond Tis avec la fougue du jeune âge.

A ces mots, Offi fixe le roi, car il identifie là une opposition et une pointe de désobéissance. L’homme dont le visage émacié n’a jamais vu un sourire se tourne vers Tis :

– Vous ne pensez pas à vous joindre à nous, n’est-ce pas ?

Offi est maintenant debout, mains dans le dos, avec un regard noir. Malgré son rang, Tis n’oserait pas aller à l’encontre de son mentor car il se sent à nouveau comme l’enfant craignant les foudres de son éducateur.

– Bien sûr que non. Si j’avais voulu me battre, j’aurais abdiqué et je serais rentré dans les rangs.

Tis n’a pas pensé ses paroles. Son but est d’éloigner Offi de la réalité. Il ne faut surtout pas que  l’instinct aiguisé du guerrier perce à jour ses émotions, comme quand il était enfant. Désormais rassuré par le fait que son autorité n’ait pas été écornée, le vieux soldat à l’air satisfait répond :

– Vous savez bien que la loi ne vous y autorise pas.

Ne laissant pas le silence s’installer, le roi reprend.

– C’est ma troisième invasion depuis que père et mère sont décédés. Tu as toujours su mener tes hommes et ils ont même réussi à capturer l’une de ces bêtes pendant la dernière campagne.

Tis avait serré le point en prononçant ces mots. C’était plus fort que lui.  

– Oui, mais ce serait mieux qu’il n’y ait plus de pertes humaines ou encore que ces prédateurs ne reviennent plus.

– C’est vrai, mais ce sont des soldats, ils savent qu’ils peuvent y laisser la vie.

– As-tu bien réfléchi ? Penses-tu que tous ces hommes risquent leur vie par amour du combat ou penses tu qu’ils visent une vie meilleure pour leurs familles en te permettant d’épouser l’une de leurs sœurs s’ils venaient à tuer l’un de ces monstres ?

Par là, Offi lui signale poliment son manque de clairvoyance. Pensant à ses propres sentiments et son propre désir d’aller au combat, le roi reprit :

– L’instinct, le sens du devoir, l’envie d’agir pour la communauté, l’amour d’Happyfield, l’espoir de capturer une de ses bêtes et de les empêcher de revenir ici. Tout n’est pas que rang social.

Offi ne répond pas et se met à galvaniser ses combattants toujours occupés à s’affronter en duel. Les hommes sont en sueur et leurs peaux tels des cuirs, sur lesquels ruisselle la sueur, luisent au soleil. Ils redoublent d’énergie alors que leur chef donne de la voix.

– Il est bientôt l’heure de protéger votre roi, votre patrie et vos familles. Le jour de l’invasion approche. Vous êtes entraînés, vous êtes résistants, vous êtes forts. Que dis je ? Nous sommes forts !

Tous se mettent à répéter :

–  Nous sommes forts ! Nous sommes forts !

Tis se joint à eux en levant le poing. Il crie si fort qu’il sent ses cordes vocales à leur maximum. Son visage est désormais celui d’un guerrier. Au fond de lui, il sait qu’il ira au combat. Ni les lois, ni Offi ne l’en empêcheront. Il nourrit ce rêve depuis l’enfance et il a littéralement été élevé avec les mêmes règles que la milice. Après avoir été un enfant turbulent, voir ingérable, ses parents ont pensé qu’une éducation à la dure lui « conviendrait ».

C’est là qu’il a fait ses premières armes et qu’il est tombé amoureux de l’art de la guerre. Pourtant, il ne veut pas que le peuple pense que pour la première fois depuis des siècles, un roi n’a pas réussi à réfréner son ego. Une question se pose à lui : un roi doit-il être clairvoyant face à la souffrance de son peuple et aveugle à la sienne ? Il ne se laisse que deux choix, atteindre son objectif ou mourir au combat. La première issue lui permettra de s’expliquer et la deuxième montrera à quel point sa démarche était empreinte du don de soi et non d’égoïsme.

La fin de la journée est consacrée au plan de mise en sûreté de la population. Tis et quelques miliciens triés sur le volet sont chargés d’organiser l’accueil des familles au château. Malgré les dommages subis par l’édifice lors de la précédente attaque, les familles qui s’y étaient réfugiées sont reparties saines et sauves. Alors cette année encore, tout doit être prêt pour les accueillir. Tis est le premier roi a avoir accueilli des personnes du peuple au sein du château. Cette décision lui vaut d’être très apprécié malgré son peu d’expérience dans sa fonction.

En allant se coucher ce soir-là, le roi contemple un portrait de ses parents accroché au mur de sa chambre, juste à côté de son armoire à fond secret. Feu sa mère dans sa robe bleu pastel, a un air sérieux, quoi qu’un peu pincé, tandis que feu son père, affublé d’une tenue des grands jours, se tient derrière elle au garde à vous.

– Père au garde à vous tel un militaire. Est-ce un signe caché ? s’étonne le souverain en détaillant la tenue qui elle, n’avait rien à faire sur un champs de bataille. Sa redingote en laine bleue marine agrémentée de boutons dorés ne lui aurait pas été d’une grande aide.

Ils se met à chuchoter comme s’ils étaient capables de l’entendre.

– Pardonnez-moi chers parents, mais je crois que je dois plus qu’une descendance à ma terre. Il doit bien y avoir une loi qui réglera ce problème. Ma vie sera, je le crois, un bien meilleur prix.

Sur ce monologue le souverain termine sa journée et une fois de plus, sa conscience lui fait subir les pires tortures avant qu’il ne puisse fermer l’œil. Lorsque le jour se lève de nouveau sur la contrée, Tis se prépare à rencontrer un collège de scientifiques réunis dans une des grandes salles du château. Ensemble, ils doivent déterminer avec précisions, le moment où les dragons rentreront dans le ciel d’Happyfield. « La préparation est la meilleure des attaques » selon Offi qui participe lui aussi à la rencontre. Pour l’heure, tout le monde a les yeux rivés sur le roi qui affiche un air songeur. Chacun y va de sa théorie.

– Je crois, votre sagesse, que demain est « le » jour car les nuages à l’Est se dissiperont pendant la nuit.

Un autre :

– C’est une erreur, je me dois d’intervenir. Si nous nous basons sur l’invasion de l’année dernière, nous avons devant nous environ quatre jours.

Un troisième homme explique même que les dragons ne viendront pas. Offi n’a pas dit mot. Son regard demeure baissé. La science de la guerre est l’unique sujet qu’il maîtrise et jamais il n’oserait faire part de son opinion. Le roi ne le sait que trop bien, et c’est lui-même qui va devoir mettre un terme à cette discussion qui ne mène visiblement à rien.

– Chers scientifiques, le roi vous a…

Tis n’a pas le temps de finir sa phrase. Au loin un bruit rauque et puissant les a interrompus. Ce sont les villageois qui ont donné l’alarme en soufflant dans leurs cornes de brume depuis les vallées. Tous sont restés figés quelques instants, comme hébétés, mais maintenant c’est la cohue. Les scientifiques courent tous vers l’unique sortie, affolés. Ils se pressent et s’agglutinent, à tel point que certains manquent de se faire piétiner. Offi, lui s’est levé d’un bond et a pointé le roi du doigt en disant :

– Restez ici ! Je rejoins mes troupes. Deux de mes hommes viendront vous protéger.

Tis répond d’un signe de la tête mais il sait que c’est l’occasion ou jamais. Il a le champs libre de revêtir son habit de combattant.  Il emprunte un passage secret menant à ses appartements. Il revêt la tenue cachée dans son armoire en prenant soin de se couvrir le visage de sa cagoule. Dans les corridors de la bâtisse royale, personne ne le reconnait tant l’effet de surprise est grand.

Ceux qu’il croise sont tellement effrayées qu’ils ne lui prêtent aucune attention. Il rejoint la cour du château où les troupes sont en train de s’armer. Personne ne remarque ce soldat remplissant sa besace d’explosifs. Dans la foulée, il repère deux miliciens qui se dirigent, franchissant la grande porte du château, en direction des montagnes les plus proches. A peine les a-t-il rejoints que les deux comparses commencent à courir.

Le rythme est soutenu et personne ne pipe mot, même pas celui qui porte une lourde épée. Ils doivent arriver au but avant le prochain changement de relief sous peine de ne pas pouvoir se mettre à l’abri. Tis n’a aucune idée de l’endroit où ils se rendent. Il se contente de les suivre en tachant de ne pas se faire démasquer. Il n’est pas sûr que ces derniers aient repéré sa présence et c’est tant mieux car la confiance et la ferveur des jours précédents ont laissé place à la peur.

Une peur qui lui contracte le ventre et fait de son estomac la caisse de résonnance de ses pulsations galopantes. Leur effort a finalement duré quinze minutes durant lesquelles il n’a pas fallu faiblir. Leurs foulées s’apparentaient par moments à une lutte contre la gravitée. Une fois arrivés, quelque peu apeuré, l’un des comparses lâche :

– Première attaque !

L’homme s’éloigne de quelques pas puis lâche une bombe de fumée, couvrant ainsi la position des trois soldats. Ils profitent de la diversion pour se cacher dans une petite cavité rocheuse. Cette dernière est juste assez grande pour contenir les trois corps. Mais pas le temps de tergiverser sur la promiscuité de l’endroit.

Déjà un dragon arrive et ils peuvent clairement distinguer la bête par l’ouverture de leur refuge. Elle arrive. Elle vole, ailes déployées droit sur le petit groupe. Les soldats, risquant de rester coincés en cas d’éboulis, sortent de la grotte pour tenter une attaque. Tis pense pouvoir changer la donne à l’aide de ses explosifs, toutefois, face au danger, le malheureux est hypnotisé et il reste planté là complètement envouté par le dragon qui s’approche.

Cet animal aux allures préhistoriques et fantasmagoriques fend l’air comme un oiseau alors qu’il n’en a nullement l’allure. Le cerveau du roi n’analyse plus vraiment la situation, à tel point qu’il voit s’ouvrir la bouche du reptile sur une gorge avec une énorme glotte de feu. Un membre de son équipe l’attrape par le cou et le jette au sol.

– Que fais-tu ? C’est ta première invasion en tant que soldat ?

Tis ne répond pas. Ce serait la fin de son anonymat. Il réajuste sa cagoule et cours se remettre à l’abri avec ses deux autres comparses. La bête sent l’odeur de leurs chairs fraîches et apeurées. D’ailleurs, elle rugit de plus en plus près. Il est si près du sol que l’on entend les arbres se déchiqueter sur son passage. La sueur perle sur tous les fronts et la température devient rapidement insoutenable malgré la légèreté des uniformes. Juste au moment où Tis se pense démasqué, le maître de l’épée décide de tenter une manœuvre.

– J’attaque le premier ! Lorsque la bête sera assez proche, je roulerai sous son ventre et lui ouvrirai l’abdomen.

Le roi juge la manœuvre risquée mais il acquiesce. De toute façon cette bête affreuse tentera autant d’attaques qu’il le faut pour les tuer. Alors, sans se retourner, l’homme armé de son épée s’élance hors de la cachette. Il est difficile d’avoir la notion du temps qui passe dans ces circonstances, cependant lorsqu’il a été évident que quelque chose ne tourne pas rond, l’acolyte du roi sort à son tour de la cachette pour comprendre ce qui se passe.

Le maître de l’épée n’est pas encore revenu et cela commence à être inquiétant. Pendant ce temps, Tis resté collé au fond de la grotte entend deux détonations. Sa transpiration est abondante, il s’est mis dans de beaux draps. Il n’est plus très sûr de maîtriser la situation. Que dira le peuple d’un monarque assez bête d’avoir pensé pouvoir combattre, alors qu’en réalité, il ne fait rien d’autre que de servir d’appât ?  Les ailes immenses du dragon battent avec puissance, projetant des rafales d’air chaud et de poussières dans la grotte.

C’est une technique bien connue pour faire sortir la proie de son trou avant de la dévorer. Tis ne sait pas quoi faire. Il ne veut pas se trahir mais il ne peut pas non plus abandonner ses camarades à leur triste sort. C’est à ce moment que le maître des explosifs revient haletant, sale et les mains ensanglantées.

C’est l’effroi. La première attaque a échoué et un homme du groupe est mort. Il faut se ressaisir car il est hors de question qu’il ait fait tous ces efforts pour finir au fond d’un trou terré comme un lapin. Il bouscule son comparse et se dirige vers la sortie. Celui-ci le retient, voyant bien qu’il n’applique aucune des règles de combats, ni celles de bon sens d’ailleurs.

– Reviens ici ! A l’évidence tu es mort de peur. Es-tu seulement un vrai soldat ?

Le roi se contente de regarder son camarade d’un air dur. L’autre comprend. Malgré tous ces entrainements, Tis est pris du syndrome de l’imposteur, comme s’il ne s’était pas entrainé depuis l’enfance ou qu’il n’avait pas préparé ce moment. Et puis il y a cette peur qui le tenaille et semble ne pas vouloir se dissiper. L’autre l’a-t-il reconnu ? Le roi ne le saura jamais car il est sorti de sa cachette. Il se baisse au ras du sol, en gardant le dos collé à flanc de montagne. Il regarde rapidement autour de lui, aucun signe du dragon.

Encore une stratégie bien connue de la part de ce prédateur. Il fait croire à sa proie qu’il est parti et l’a abandonnée alors qu’en réalité, il prépare une nouvelle attaque éclair pour la cueillir comme un fruit mûr. Le roi décide de mettre ce temps à profit et repère son camarade, ou plutôt ce qu’il en reste et ramasse son épée. Elle est lourde mais l’édile est bien charpenté.

Il revient à sa position avec l’objet et s’échine à en essuyer la garde avec des pans de son habit. Il faut faire vite. Quelque chose dans l’air a changé. S’il n’arrive pas à se débarrasser de ce liquide visqueux, sa main va glisser et il ne pourra pas réaliser son attaque correctement. La prochaine victime pourrait être lui. Il est prêt à mourir mais pas sans avoir combattu. 

Trêve de réflexion, l’animal descend à pique au-dessus de sa position. Des flammes jaillissent des naseaux et de la gueule du dragon, créant une traînée de feu dans son sillage. Le roi réajuste sa protection avec des mains poisseuses. Le dragon semble enragé et le peu de végétation restante subit sa fureur destructrice. Tout est réduit en cendres, les flammes rouges fusant et se propageant rapidement.

Ce spectacle fait trembler Tis qui essaie d’avancer vers la bête pour la frapper lorsqu’elle ouvrira la gueule pour l’avaler. L’air et le sol vibrent, ce qui ne l’aide pas à tenir debout. Des salves de feu sont lâchées. Chacune est espacée d’au moins cinq secondes. Le roi compte et se tient prêt.

La tête massive du reptilien s’approche à grande vitesse.  Il distingue une crête osseuse spectaculaire, s’élevant au-dessus d’elle avec des arêtes prononcées. Il veut viser l’œil. Point faible de la tête et accès direct au cerveau du reptile. Mais cela n’arrive pas. La terre gronde. La surface de la planète se distend. Le sol d’Happyfield, cette grosse croute caoutchouteuse se dérobe sous ses pieds.

Il se retrouve désormais à dévaler une longue pente. Il ne veut pas lâcher son épée, mais le poids de celle-ci l’entraine vers le bas et le voilà qui dévale une étendue boueuse. Le dragon maître des airs qui n’a cure de ses changements de reliefs a fait demi-tour et est à sa poursuite. Le roi essaie de s’allonger à plat, dos contre la paroi glissante pour gagner en aérodynamisme et accélérer sa vitesse.

Il espère échapper à une mort certaine mais la stratégie n’a pas l’air de fonctionner car le poids de son arme le ralentit et il entend le sol se déchirer derrière lui. Soudain il entend la voix de son compagnon :

– Mon roi ! Attention !

La situation est plus que dangereuse mais Tis est heureux de ne pas être seul.  Le maître des explosifs ne l’a pas abandonné et il s’apprête à tenter une attaque.  Au son de sa voix, le roi n’entend aucune peur et cela le rassure. Ces regards rapides vers l’arrière ne lui permettent pas de voir ce qu’il se passe mais il entend derrière lui le bruit des bombes qui soulèvent la terre. Des lambeaux de sol et de la poussière lui retombent sur le corps. On ne distingue plus que deux ombres glissant à flanc de montagne. Happyfield est de leur côté.

Un roc se dresse entre eux et le dragon. L’animal le percute de plein fouet et semble sonné. Le souverain réussit à stopper sa course folle en coinçant son épée dans une faille. Le maître des explosifs, quant à lui, jette ses fioles restantes sur l’animal. Le corps de la bête est tellement lourd que seule la tête bouge sous l’effet des ondes de choc dues aux bombes. Les efforts du souverain et de son acolyte paient car ils commencent à grimper et à se rapprocher du dragon.

Le poids de l’épée en plus du sien accentue l’effort du roi et son visage en est déformé. Il pousse sur ses jambes une dernière fois et avant que le dragon ne reprenne conscience, il lui enfonce son épée, lame entière, dans l’œil.  L’artificier le rejoint et constate que la bête ne bouge plus. Afin de s’assurer que celle-ci ne se réveille plus jamais, ils décident de faire subir le même sort à son deuxième œil.

Tis ne s’en est pas rendu compte, mais dans la bataille il a perdu sa cagoule. Il peut maintenant voir clairement le visage de son ami autant que celui-ci peut voir le sien : sa peau ambrée, ses petits yeux bordés de long cils, ses épais sourcils, ses cheveux de couleur noire, tout aussi épais et sa moustache bien taillée. Offi n’aurait pas toléré un rasage approximatif pour un milicien. Aucune ride n’est présente sur son visage ce qui laisse à penser qu’il doit être jeune, sans doute la trentaine.

Tandis que les deux hommes épuisés cherchent à reprendre leur souffle, il est désormais clair que c’est le roi et non pas un membre de la milice qui a tué l’animal.

– Mon roi. Pourquoi êtes-vous ici ?

– J’ai suivi mon cœur et c’est ici qu’il m’a conduit.

– N’avez-vous pas peur de ce qui va se dire quand vous serez de retour au château ?

– Pour l’instant, je n’y pense pas.

– Offi ne vous pardonnera pas de l’avoir trahi.

– Trahi ? Offi ne doit pas m’en vouloir d’être ce qu’il a fait de moi. Il doit juste le comprendre et l’accepter.

Les deux hommes ne pouvant pas emporter la bête, ils décident de l’abandonner sur place et de rentrer au château. Ils retrouvent aisément leur chemin, car un feu a été allumé pour guider les habitants vers la bâtisse afin qu’ils s’y réfugient. Les deux hommes épuisés vont donc suivre la colonne grise pendant un peu moins d’une heure. Les gens sur leur passage sont étonnés. Beaucoup sont bouche bée. D’autre ne croient pas ce qu’ils voient.

C’est sans doute un sosie de notre bon roi se disent-ils. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’à l’intérieur du château, Offi et ses hommes cherchent le souverain et ne le trouvent pas. C’est un cataclysme. Certains craignent le pire. Alors lorsqu’il regagne sa demeure c’est le soulagement. Ils voudraient lui poser des questions mais il est évident que celui-ci s’est éclipsé de son propre chef et il ne serait pas de bon goût de le questionner. Pour l’instant ils décident d’aller mettre Offi au courant de la nouvelle.

Tis, lui, est toujours accompagné de son coéquipier et il regagne ses quartiers privés avec lui. Les deux hommes sont nettoyés et habillés par des servantes puis ils retournent expliquer ce qu’il s’est passé à tous les militaires inquiets. Le roi se sent plus que jamais prêt à affronter la situation car après tout, il vient de tuer un dragon. Il a déjà réfléchi à sa prise de parole en marchant dans les contrées d’Happyfield.

Il envoie une servante prévenir que tous doivent se retrouver devant le château, sur la place des Accomplissements. C’est là qu’ont lieu toutes les grandes allocutions. Le roi monte à la tribune et y délivre un court discours qui en surprend plus d’un.

– Aujourd’hui j’ai fait ce que personne avant moi n’avait osé faire : s’écouter. Je peux vous dire que quelques fois les rêves dépassent le poids de la responsabilité.  Je sais que j’ai brisé des siècles de traditions dans ce pays, mais je m’en remets à vous. Si je dois abdiquer et laisser le trône à une autre famille je le ferai sur le champ. Si vous m’accordez votre confiance, je continuerai à vous servir ici au palais, mais aussi sur le champ de bataille. Là où ces hommes que vous avez vu naître et que vous avez choyés risquent leur vie.

Tis descendit du petit pupitre sur lequel il était monté pour son allocution. Son regard croise celui d’Offi qui est dur et rempli de colère, comme lorsqu’il faisait ses bêtises d’enfant. Tis ne détourne pas le regard, c’est celui d’Offi qui se détourne du sien pour monter à son tour sur le pupitre. Il demande à la foule :

– Le roi doit-il abdiquer ?

Contre toute attente. Il n’y a aucun bruit. La place devant eux est remplie de familles venues voir de leurs propres yeux si vraiment ce qui se dit dans les rues est une vérité. Malgré le nombre de personnes présentes, le silence règne. Le roi a donc bel et bien risqué sa vie en combattant. Le chef guerrier ne sait pas quoi faire. Il ne sait pas s’il doit prendre ce silence pour un effet de surprise ou une réponse. Pour en avoir le cœur net, il repose encore la question :

– Je vous le demande, le roi doit-il abdiquer ?

Un profond silence lui répond une seconde fois. Tous les yeux sont rivés sur le roi qui se tient en retrait tête baissé. Soudain une voix dans l’assemblée crie :

– Longue vie au roi !

Instinctivement tous reprennent cette acclamation faisant résonner les murs et les cœurs. Tis qui a la gorge nouée ne peut retenir ses larmes. Il invite son compagnon de combat à venir auprès de lui et une fois que celui-ci le rejoint, il l’étreint devant la foule. Toute l’assistance comprend que c’est un homme hautement important car le roi ne doit jamais toucher l’un de ses sujets en public, encore moins le prendre dans ses bras devant tout le royaume.

Il ne doit pas non plus montrer ses émotions, mais en ce jour spécial, Tis abandonne pour l’occasion sa fonction pour n’être qu’un homme qui refuse de les refouler. Même s’il sait son titre sauvé par le vœu du peuple, il ne veut plus cacher ce qu’il est, sa sensibilité, ou encore ses aspirations, peu importe le rang dans lequel le destin l’a placé. Fauden, son ami avec qui il a combattu, lui aussi touché par sa démonstration d’affection lui glisse :

– Mon roi puisque vous avez vaincu le dragon, votre prochaine mission est de vous trouver une épouse. Aucun milicien n’a l’air de vous en vouloir de ne pas épouser une femme de votre rang.

– Tu te trompes, un milicien épousera une femme de mon rang et ce milicien, c’est toi !

– Merci ! Oh merci mon roi.

Tis et Fauden s’étreignent de nouveau, les larmes ruisselant sur leurs joues. Le roi sait qu’il faudra laisser du temps à Offi, afin qu’il puisse accepter la situation. Cela ne signifie pas qu’il n’en souffre pas, mais il sait qu’il a accompli une chose juste. Heureusement, Fauden, tout heureux revient vers le roi et lui dit :

– J’ai une sœur, votre altesse, qui rêve de vous épouser depuis des années. Quand elle a su que je ferais partie de votre armée, elle m’a fait jurer de vous présenter l’un à l’autre. Mais je n’ai jamais osé. Le visage du roi s’illumina d’un sourire, un peu comme s’il avait déjà réfléchi à la question :

– Et bien je te demande de nous présenter. Je suis ton roi et tu y es donc maintenant obligé.

Pendant le court instant de cette conversation, la foule avait continué à ovationner le souverain et son précieux allié. La fête donnée pour célébrer la victoire face à l’adversité venant du ciel ressemble cette fois à un vrai banquet. Le roi y convie tous les habitants. Tous peuvent le rencontrer et celui-ci a accepté de montrer son affection aux familles qui avaient fait le déplacement.

L’année d’après, les dragons ne sont pas revenus, ni les années suivantes non plus. C’est ainsi que Tis devient le seul et unique roi chasseur de dragon. Il n’était pas moins respecté que les autres. Au contraire, son courage a été salué et l’on dit de lui qu’il a vaincu deux dragons. Celui du ciel et celui de la tradition.

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