L’effet papillon
Tout est terne à Pricetown. Repoussante aux premiers abords ce patelin de l’état d’Ohio a tout de même le charme de ses larges plaines vertes. Toute la ville est construite sur cette étendue rurale où la modernité perce à peine et où les poulets continuent à être les habitants majoritaires.
Maîtres et volatiles habitent des fermes isolées en périphérie de ce qui constitue le bourg, c’est-à-dire quelques rues et une poignée de petits commerces. La vie de famille est un vieux tableau. Les femmes font l’école à la maison, s’occupent des enfants et des animaux, puis de la maison et encore des animaux et des enfants. Les pères, ces fermiers à l’attitude plus que rustique, s’occupent des champs puis de leur image. Ils se pavanent dans la localité avec leur dernier investissement. Le dernier engin agricole, le pick up ou le dernier fusil pour signifier que les affaires vont bien au pays des fermiers machos, même si dans la marmite ne bouillonne que du maïs et des pommes de terre. Tous ou presque s’accommodent de ce mode de vie. Les adolescents sont eux plus divisés. Les plus rebelles, bercés par les appels des réseaux sociaux, s’en vont du jour au lendemain, parfois même sans avoir prévenu leurs parents. Bercés d’illusions, ils s’en vont tenter leur chance dans de grandes villes de l’état ou plus loin encore pour les plus téméraires. Malheureusement, la moitié d’entre eux est complètement fracassée par l’expérience. Un quart seulement revient, tandis que les autres restent là où ils ont atterris, se marginalisant plutôt que de revenir pousser le portail de la ferme. Tout, sauf cette vie de merde pleine de terre sous les ongles se disent-t-ils. Ce sont ces histoires et bien d’autres que Pricetown cache sous ses jupons. Découvrons en une au hasard.
L’un des points les plus animés de la ville n’est autre que la supérette. Avec seulement quatre rayons et deux armoires réfrigérées, c’est une attraction. Tous les habitants s’y arrêtent au moins une fois par semaine, voir plusieurs fois par jour pour ceux qui veulent colmater la brèche laissée par l’alcool.
La gérante Janice est nouvelle en ville. Cette femme de cinquante-cinq ans qui auparavant écrivait des articles pour un magazine de décoration et d’aménagement se consacre ici à sa seconde vie. Les nouvelles recrues blondes et bien roulées ont eu raison de cette cinquantenaire aux cheveux blancs et aux jupes en dessous du genou.
Même si elle n’avait pas été gâtée par la nature, Janice avait toujours bien fait son travail, quitte à le faire passer en premier dans sa vie et demeurer sans enfant ni mari. Pour autant, à Pricetown, elle n’a rien d’une vieille fille. C’est une femme de goût avec de bonnes manières qui prend soin d’elle et cela n’a pas échappé à la gente masculine. Les plus motivés à la séduire, souvent de vilains libidineux, sont ses clients les plus assidus. Pas toujours célibataires, ils aiment s’attarder à la boutique espérant un rendez-vous ou tout au moins son numéro de téléphone. Elle les ferait presque oublier leurs épouses toujours le front en sueur, les cheveux décoiffés et en habits de ferme imprégnés d’une odeur de sueur et de bouse. Sans le savoir, ils perdent leur temps car ce qui intéresse notre nouvelle commerçante c’est l’argent qu’ils ont au fond des poches. Et puis quand elle a fini de s’afférer à la boutique, elle s’occupe sans leur concours, dans sa maison à l’entrée de la ville, une bâtisse assez ancienne mais pleine de charme. L’extérieur dont le blanc a été altéré par les affres du temps est fait de boiseries. Un large escalier de cinq marches pavées en granit rouge, mène au porche de la maison.
Cette dernière est spacieuse et le bon goût de Janice avait rendu l’intérieur chaleureux. Une cheminée retapée, des plaintes en porcelaine flambant neuves, des moulures au plafond et des sièges de fenêtre capitonnés venaient rehausser l’ensemble. Ce soir encore, à vingt heures pile, Janice ferme boutique et sur la route, chante à tue tête. C’est une belle soirée qui s’annonce. Les températures annoncent l’été, en étant particulièrement douces. Elle est d’avance ravie de finir sa journée dans son luxueux et douillet fauteuil en tricotant et en écoutant en boucle Come fly with me de Sinatra, ce morceau entêtant qui lui rappelle son ancienne vie, la ville et les strass. Elle avait mis sa plus belle robe pour le dernier concert du chanteur au Fukuoka Dome. Le journal qui l’employait désirait l’envoyer au Japon afin de rédiger un papier sur la décoration d’hôtels à Tokyo. Elle n’était pas emballée mais quand le lieu et les dates de la tournée d’adieu de Sinatra ont été publiés, elle a foncé. Cela ne pouvait relever du hasard, elle, une fan absolue du chanteur, ne pouvait passer à côté d’un tel évènement. Le jour dit, la salle était pleine à craquer et une lumière bleue était projetée sur l’assistance de sorte que le chanteur puisse voir les personnes venues l’applaudir. Cela n’aurait pas été possible si la salle avait été plongée dans le noir complet et la quinquagénaire qui a souri du début à la fin du concert, ne serait pas encore aujourd’hui persuadée que Franck l’a remarquée.
Janice arrive chez elle en un clin d’œil. Il ne lui faut qu’une fraction de seconde pour arracher son sac du siège passager et actionner le verrouillage centralisé afin de fermer son pick up. Un modèle Toyota blanc avec un liserais bleu ciel sur les portières latérales qui la distinguait des autres modèles, disons plus masculins, que l’on trouve dans les rues de la ville.
Ce modèle disposait d’un hayon arrière aux vitres teintées où Janice rangeait toutes les fournitures qu’elle achetait pour la boutique, mais ce soir il est vide. La nuit est tombée depuis longtemps et l’éclairage public est allumé. Par la magie de l’électricité, les insectes ont repris leur danse nocturne autour des ampoules. Dès l’entame de la première marche la menant au porche, le détecteur de présence déclenche le luminaire du perron afin qu’elle gravisse les marches sans risquer de s’étaler par terre ou de tomber nez à nez avec une personne indésirable. La place est nette, cependant Janice s’aperçoit qu’un colis a été déposé sur son paillasson.
Elle déverrouille la porte, puis se penche pour ramasser le carton à ses pieds. En le relevant, Janice identifie l’expéditeur. Il s’agit de sa commande de pelotes de laine, ce qui la ravit. De quoi renouveler sa garde robe automnale en commençant ses ouvrages avant les premiers vents froids. Lorsqu’elle ouvre la porte, ayant les mains pleines, elle allume la lumière à l’aide de son coude et dépose le paquet sur la table de la salle à manger, à quelques pas de l’entrée. Elle fend l’adhésif sur le haut de la boite avec la pointe de sa clef de voiture et tombe directement sur le contenu. Elle farfouille et porte quelques unes de ses boules toutes douces jusqu’à son nez pour humer l’odeur du neuf. Tout à l’air d’y être. Elle laisse ses effets sur la table, retourne à l’entrée, claque la porte et enleve ses chaussures, puis elle traverse la pièce en direction de la salle de bain. Elle s’engage dans un petit couloir, qui à cette heure est éclairé par les lampadaires de la rue contiguë à la maison.
Elle a l’habitude de cette lumière chaude et orange et elle n’a pas besoin d’actionner l’interrupteur. A peine est-elle rentrée dans la salle de bain qu’un grand fracas se fait entendre. Quelqu’un vient de donner un grand coup dans la porte faisant céder celle-ci car elle entend des bruits de pas, puis de bibelots renversés. Elle est pétrifiée. A-t-elle été suivie ? Est-ce un cambriolage ? Elle se rappelle avoir laissé son sac sur la table avec le carton ouvert, nul doute que l’intrus sait qu’elle se trouve quelque part dans la maison. Il faut absolument qu’elle se sauve par l’issue la plus proche, c’est-à-dire l’entrée. Décidée à agir vite et ne pas rester terrée comme un lapin, elle passe la tête par l’encadrement de la porte. Cette dernière est ouverte et un homme est occupé à fouiller les meubles à l’entrée.
C’est à ce moment que Janice fait un mauvais calcul. Elle prend son courage à deux mains et se met à courir en direction de la porte ouverte pensant l’atteindre avant que l’intrus ne se rende compte de ce qui est en train de se passer. Malheureusement, sa course s’arrête, net, coupée par une grande douleur. Janice s’étale contre le sol dans un bruit sourd. Sa tête a violement heurté le carrelage et elle souffre atrocement. Elle peine à garder les yeux ouverts mais elle arrive tout de même à distinguer que l’homme se tient debout à côté d’elle car il lui coupe la lumière. Son visage est effrayant. L’angoisse monte et le peu d’air qui arrivait à pénétrer ses poumons se met maintenant à siffler. Le cambrioleur se place au dessus de la malheureuse, les jambes de par et d’autre de son corps. Il la regarde mais ne lui adresse pas la parole. Sans même se retourner, il lance :
– Deep, vite !
Une autre personne portant un jean et des baskets rouges rentre en courant. Ce sont les seules choses que Janice distingue de sa position.
– Ferme la porte. Elle pourrait se mettre à crier.
– C’est la vieille du magasin mec ?
– Ouais, c’est bien elle. Va fouiller !
De toute évidence, les deux connaissent leur victime et le motif de leur visite est crapuleux.
Au sol, notre victime, livide de douleur et de peur, sait qu’elle n’écoutera probablement plus jamais Sinatra et ni ne tricotera. Le canon est pointé juste au dessus de son visage, si Bad tire, le coup sera fatal, c’est sûr. Même si l’air peine à rentrer dans ses poumons, Janice supplie son agresseur d’une voix faible :
– S’il vous plait. Prenez ce que vous voulez.
Elle n’ose pas en dire plus de peur que son agresseur, qui ne semble pas bien vieux, ne panique et tire par inadvertance. Le silence qui s’en suit est assourdissant, le jeune homme et son pistolet la regardent toujours, tandis que l’acolyte s’affaire à ouvrir les placards et renverser le contenu des tiroirs.
L’homme aux chaussures rouges c’est Randal alias Deep et celui qui tient en joue Janice se prénomme Deshauwn mais tous ses amis l’appellent Bad. Ce dernier n’est pas du coin. Il a grandi avec ses parents à Cincinnati. Là-bas, quand il avait six ans, son père a été incarcéré à vie pour avoir tué un type qui lui devait de l’argent et sa mère, grande junkie devant l’éternel, a fini par faire une overdose après l’avoir laissé seul, une fois de plus, dans leur appartement. Sa grand-mère maternelle, Ann, a maudit sa fille, puis après l’avoir enterrée a juré de s’occuper du petit innocent livré à lui-même. Voulant l’éloigner des mauvaises fréquentations, elle plie bagage et se retrouve à Pricetown. Là, elle décroche un emploi dans un champs de Maïs. Pour se faire embaucher, elle avait promis au patron qu’elle saurait travailler comme un homme, ce à quoi il l’avait regardée de la tête aux pieds avec un air dédaigneux, craché par terre puis lâché un « c’est s’qu’on verra ! ». Alors elle enchainait les tâches sans broncher et sans se ménager, toujours au pas de course.
Elle ne laissait rien paraitre devant les autres employés, ni devant son rustre de patron, mais ses muscles se meurtrissaient d’heure en heure. Ronger son frein aux champs lui permettait de payer le loyer d’une modeste maison aux abords des plantations. Les matériaux peu durables qui avaient servis à la construction laissait entrer la froideur de l’hiver et la chaleur de l’été. Il n’y avait qu’une chambre dans chaque logement et le maître des lieux qui n’était personne d’autre que l’exploitant, ne tolérait pas plus de deux occupants, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants. En cas de non respect du règlement locatif, la sentence était appliquée manu militari, le renvoi à la fois de son emploi et de la rue cases-nègres. Chaque jour, après s’être épuisée à planter, récolter et conditionner le maïs, la routine voulait que Grandma Ann soit reçue dans leur logis par Deschauwn qui s’empressait de lui raconter sa journée d’école tout en lui servant une aspirine et en remplissant une bassine d’eau froide pour qu’elle y détende ses pieds endoloris. Au bout d’un certain temps, l’adolescent a commencé à manquer à l’appel.
De six à quinze ans, Deschawn a été un garçon docile, reconnaissant, qui faisait tout ce que lui demandait sa grand-mère, puis par la suite un tout autre dessein se décrivait. L’adolescent ne revenait à la maison qu’après le couché du soleil en inventant des histoires que la vieille femme ne gobait pas. Coincée dans sa besogne quotidienne, elle ne pouvait que le mettre en garde, lui rappelant dans quoi son père avait trempé et comment était morte sa mère. Sans le savoir, elle nourrissait son ressentiment et attisait sa haine. Vivre dans une case à peine améliorée, entourée de maïs, pour le jeune homme, c’était une punition de plus. Peu importe ce qu’elle, ou l’état de l’Ohio avaient décidés, son père resterait son père.
Ainsi pendant que Grandma gagnait chichement sa vie, il trainait avec sa bande, tantôt dans une maison abandonnée, tantôt dans les fourrés ou dans un hangar. Leur humeur du jour dictait le programme de l’école buissonnière, pour toute une journée ou juste l’après-midi. Généralement, boire, fumer et faire des projets était le cœur de leur divertissante rébellion. De temps en temps ils réussissaient à s’introduire dans une maison ou à voler un portefeuille mais ils ne voulaient pas prendre le risque de se faire arrêter. Deshawn n’en était jamais l’instigateur mais lorsque l’histoire de son père est arrivée en ville, il a choisi de perpétuer la lignée paternelle même si cela lui vaudrait des problèmes. Son père lui manquait et il se réchauffait le cœur chaque fois qu’il se voyait réussir un larcin que le paternel avait fait avant lui. Le soir, couché dans son lit, il s’imaginait près de son père, le plus vieux adoubant le plus jeune, tous les deux unis par les vicissitudes de la rue. Le plafond, malgré la noirceur de la pièce, s’animait dans son esprit, et il y projetait sa vie future une fois de retour à Cincinnati.
– ‘tain, t’es comme ton père.
– T’es plus chaud encore !
– Cincinnati te voilà.
C’est ce que lui lançaient les membres de sa bande durant leurs interminables discussions, une bière à la main. Ils étaient les seuls au courant de son projet. D’ici la fin de l’année, il serait rentré, que sa Grandma Ann le veuille ou pas. Même sa petite amie Erin qui vient de découvrir qu’elle est enceinte ne changera pas ses plans.
Partir à Cincinnati requiert de l’argent. Du moins assez pour prendre le bus et prévoir de quoi manger voir se loger pendant quelques jours, le temps d’y voir plus clair. Deep et lui ont prévu de faire un gros coup. Leur secret est bien gardé car il ne veulent pas partager l’argent avec les autres membres du groupe. Cet argent Deschawn en a vraiment besoin et il devra endosser son rôle de thug, pour l’empocher. Si seulement il savait que ce soir ce costume lui collerait à la peau pour toujours.
– Y’a rien mec !
– T’as fouillé son sac ?
Deep se précipite vers la table, écarte violemment les chaises et renverse le contenu du sac de la malheureuse. Le temps parait si long. Cliquetis, bruissements, crissements du cuir, bruits étouffés. Rien. Silence.
– Alors mec, tu trouves ou quoi ?
– Y’a que quelques billets. J’y comprends rien. Elle doit bien les cacher quelque part.
Deep frappe le sac vidé de son contenu sur la table avec rage. Il n’y a rien qui vaille la peine de rentrer par effraction chez une femme qui vous fixe maintenant droit dans yeux et est capable de vous identifier. Janice qui a compris que le destin ne lui était pas favorable plaide une fois de plus pour sa vie. Entendre sa voix ne fait que rendre plus concrète la perspective de la prison. La liberté ne fait pas de bruit mais une porte de prison qui se ferme, oui. C’est précisément ce qu’entend Deschawn. Il le sait pour avoir rendu visite à son père avant de venir à Pricetown. Il veut revoir son père, il ne veut pas aller en prison. L’idée que ses plans échouent lui donne le tournis et ça Deschawn ne sait pas le gérer. Il redevient le petit orphelin déraciné qui se cache le visage dans les mains pour pleurer quand il sent que tout va mal. Sur ce coup là, il lui faut laisser son alter égo, Bad, gérer ça. Deschawn ferme les yeux et c’est Bad qui tire.
Tous les clients de la supérette ont maudit ces deux bandits. Ils ont aussi blâmé les enfants mal éduqués et leurs parents défaillants, l’influence des grandes villes, internet, le diable, la drogue, l’appât du gain, le manque de sécurité, le sheriff et Dieu seul sait quoi d’autre. Il n’y avait que quatre-vingt malheureux dollars dans le sac à main de Janice. Tout le reste des billets dormait gentiment à la banque, à l’abri du vol. Deep a été arrêté en premier et il a dénoncé son « pote » Bad.
Pour sauver ses fesses en négociant une remise de peine, il a oublié le prétendu code de la rue qu’ils évoquaient si souvent entre une bière et un joint. Comme un malheur ne vient jamais seul, la police leur a attribué plusieurs cambriolages qui ont eu lieu dans la région, y compris ceux qu’ils n’ont pas commis. Les comptes sont de quarante ans avec une possibilité de libération sur parole au bout de vingt-cinq pour Deep et la prison à vie pour Deschawn. Etant le tireur, il n’a rien à marchander. Il ne reverra ni Cincinnati ni son père entre temps décédé dans sa geôle à cause du Covid. Fidèle à la maison comme à la prison, Grandma Ann vient lui rendre visite malgré un périple éprouvant pour une femme âgée. Au parloir, elle pleure tellement que Deschawn la supplie de ne plus revenir. Elle ne l’écoute pas. Abandonner son petit fils, ça jamais ! Pas comme sa fille à qui elle n’a jamais pardonné, même morte et enterrée. Il n’a plus de nouvelle d’Erin mais les bruits de couloir disent que sitôt après avoir accouché, elle a déménagé dans le nord de l’état. En ville, plus personne ne parle de Janis ni de sa boutique, ni de sa maison, ni de son pick up. Tout a été vendu, liquidé.
Shanice Johnson fille d’Erin a grandi à Saint Louis où sa mère a déménagé quand elle avait deux mois. Les aides sociales seules ne suffisent pas à élever une gamine quand on en est soi même une et que l’on vit dans une famille monoparentale. Alors, elle est partie pour obtenir en plus, le soutien d’autres membres de sa famille. Vingt-sept ans plus tard, Shanice est devenue avocate. Elle a travaillé dur pour ça et sa mère s’est bien assurée que sa fille ne reproduise pas les mauvais choix de sa jeunesse. Quand Shanice voulait ramener un petit ami pour le présenter à sa mère, Erin coupait court à la conversation : « Mais tu as déjà un petit ami Shanice, c’est cette foutue fac de Saint Louis ». Pas question de gaspiller sa chance.
L’établissement a sélectionné dix élèves, dont Shanice, pour bénéficier d’une bourse. Les faibles revenus du foyer mais aussi l’assiduité et les bonnes notes de la jeune fille ont fini de les décider. Ce qui a échappé à tout le monde, c’est le testament de Janice. Testament qui stipule qu’en l’absence d’héritier, toutes les liquidités, seraient reversées à la faculté. Une seule condition devait être respectée, que les fonds bénéficient à de jeunes filles défavorisées pour les aider à devenir des têtes bien pleines, pas comme les roublardes qui autrefois ont ravi le poste de celle qui fût journaliste.
La famille d’Erin qui d’ordinaire contait ses sous, a fait la fête pendant trois jours entier pour célébrer la première diplômée. Tous ces visages joyeux et leurs bouches pleines n’ont pas fait oublier à Shanice qu’elle devait maintenant trouver un cabinet où exercer. Être diplômée est une chose mais gagner de l’argent et se faire connaitre en est une autre.
A trois quarts d’heure de là, Jason Rodriguez, directeur de l’antenne locale de l’association DNA Project, tient dans sa main le curriculum vitae de Shanice. Il cherche à recruter une jeune avocate car il n’a pas les moyens d’en embaucher une plus expérimentée. Il n’est que neuf heures, mais il espère convaincre la jeune fille de rejoindre l’équipe avant que quelqu’un d’autre ne lui ravisse cette perle rare : une première de la classe.
– Allo ?
– Shanice Jonhson ? Jason Rodriguez au téléphone. Vous allez bien ?
– Mmm Oui. Que puis-je pour vous monsieur ?
– Et bien Shanice. Je peux vous appeler Shanice ? Je viens de voir votre
CV et wahoo, il fallait que je vous appelle tout de suite !
– Ah. Tant que ça. Je l’ai envoyé à tellement de monde. Je ne me rappelle plus…
– Je comprends. Vous être fraichement diplômée et vous cherchez une structure qui va vous offrir un tremplin vers les plus grands cabinets. Ne cherchez plus, nous sommes là !
– Mais vous travaillez pour…
– Pour DNA Project.
– Hum. Si ma mémoire est bonne, il s’agit de faire rouvrir des dossiers grâce aux progrès de l’ADN.
– C’est cela.
– Je…
– Votre lettre est pleine d’enthousiasme pour une jeune avocate. Les meilleurs de nos avocats s’en vont travailler dans des cabinets prestigieux. Il démarrent en junior et ils évoluent vite. Je n’ai pas besoin de vous dire combien peut gagner un très bon avocat dans ce pays.
Jason avait senti l’enthousiasme de Shanice se tarir au fur et à mesure de la conversation. Son appel n’était visiblement pas celui qu’elle attendait ce matin là et la passion affichée dans sa lettre de motivation n’était qu’illusion car il fallait bien gagner sa croute. Notre homme ne se trompe pas. Il faut dire que c’est un vieux routard des tribunaux et qu’à lui, on ne l’a fait pas. Il sait que la jeune femme souhaite intégrer tout de suite un grand cabinet, mais que dans le coin, il y a peu de chance que cela se produise. Shanice au bout du fil n’a qu’une fraction de seconde pour répondre et à dire vrai, elle a peur que cette occasion, aussi éloignée soit-elle de son doux rêve, ne lui passe sous le nez.
– J’accepte votre proposition, dit-elle avec dépit.
– Ne vous inquiétez pas, il y a une période d’essai et si cela ne vous convient pas, nous nous séparerons en bon terme.
Le sourire de Jason, aussi artificiel que la motivation de Shanice, s’entendait au téléphone ce qui ne rassurait nullement la jeune femme qui avait l’impression d’avoir fait une bêtise. Qu’à cela ne tienne, les deux parties conviennent d’un rendez-vous le lendemain dans les locaux de l’association pour préparer la prise de fonction de l’avocate.
La nuit fut courte car Shanice n’a cessé de ressasser le coup de fil de la veille, tout en espérant que le bel avenir prédit par monsieur Rodriguez soit vrai. La vieille Honda Civic que la jeune fille partage avec sa mère a avalé les trente kilomètres qui la séparent des locaux où elle doit être reçue. Comme convenu, monsieur Rodriguez est présent et c’est même lui qui vient lui ouvrir.
Après lui avoir serré la main et échangé des banalités, il conduit Shanice vers son bureau, à vrai dire, le seul bureau de l’endroit avec quatre murs et une porte. Celui-ci se situe au fond d’un open space. Le local n’est pas très grand, ni lumineux. D’ailleurs, il n’est que huit heures du matin et les néons sont déjà allumés. Sur un empilement de chaises réduit la surface. Au mur, Shanice voit du coin de l’œil une floppée de photos de condamnés qui ont été libérés grâce au travail de DNA Project. Quelqu’un a fait l’effort d’accrocher tous les cadres le plus droit possible, mais l’ensemble n’est pas très harmonieux et les cadres désassortis donnent une impression de recyclage plutôt raté. Rien à voir avec les grands bureaux vitrés et lumineux dont rêvait la jeune femme. Ici pas de portier, d’ascenseur, ni de secrétaire. Tout au long des échanges, Shanice a réussi à donner le change, en tout cas c’est ce qu’elle pense naïvement. Il faut dire que l’endroit lui a donné envie de faire demi-tour, mais qu’à cela ne tienne, maintenant qu’elle a signé son contrat, il faut assumer.
– Bienvenue chez nous mademoiselle Johnson !
-Merci, humm, Jason…
– Voilà votre premier dossier : un certain Deschauwn Johnson à la prison du comté. Vous avez un entretien avec lui demain à 11 heures. Vous serez accompagnée de Ronda ne vous en faites pas.
– Comment je saurai qui est Ronda et où la trouver ?
– Ne vous inquiétez pas. A son arrivée, elle vous appellera. Je me charge de lui transmettre vos coordonnées.
– Bien. J’ai du pain sur la planche !
Une poignée de main conclut l’entretien et Shanice, rentre chez elle soulagée d’avoir un emploi et donc un salaire. De retour à Saint-Louis, elle s’empresse de partager la nouvelle avec sa mère. Elle lui montre le dossier qu’elle doit potasser et commence à lui parler du cas en question. Plus la jeune femme délivre des informations et plus sa mère pâlit. Elle semble mal à l’aise, voir au bord de la syncope.
– Il faut que je te parle de ton père.
– Maman ? Ca va ?
– Ecoute Shanice, il faut qu’on parle.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?